Puissance et influence interview du général Henri BENTEGEAT

Posté le dimanche 28 juillet 2019
Puissance et influence interview du général Henri BENTEGEAT

 

Chefs d'Etat en guerre, modus operandi entre puissance et influence :
le décryptage du général Henri BENTEGEAT

 

Avant d'accéder à la responsabilité de chef d'état-major des armées (CEMA) entre 2002 et 2006, le général Henri Bentégeat a exercé les fonctions d'adjoint puis de chef d'état-major particulier du Président de la République, auprès de François Mitterrand d'abord et de Jacques Chirac ensuite. Dans son livre Chefs d'Etat en guerre (Perrin, 2019), il analyse la façon dont dix grands chefs d'Etat, de 1850 à nos jours, ont affronté le défi suprême auquel un pays peut être confronté, disséquant les forces tant politiques et techniques qu'humaines, dès lors à l'œuvre.

Dans l'entretien qu'il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, le général Henri Bentégeat montre comment s'articulent volonté politique et stratégie militaire dans l'épreuve de la guerre, mettant en relief le fait que puissance et influence sont intimement liées. A travers les cas concrets des Présidents français qu'il a côtoyés au quotidien, il souligne à quel point tant François Mitterrand que Jacques Chirac étaient, l'un et l'autre, hantés par le souci de préserver la place et le rôle de la France sur la scène internationale, une France qui reste indéniablement à ses yeux, en dépit des aléas, une puissance à l'échelle mondiale.

 

Mon général, selon vous, comment s'articulent puissance et influence, respectivement dans les champs politique et militaire ? Et concrètement, d'après votre expérience auprès d'eux, comment les Présidents Mitterrand et Chirac voyaient-ils cette alchimie entre puissance et influence ?

Dans le champ politique, puissance et influence sont intimement liées, et ce en permanence. J'en veux pour preuve ce que j'ai retenu de mes lectures de Joseph Nye, qui avait beaucoup étudié Raymond Aron, lequel a longtemps été une référence en matière de réflexion sur la puissance. Or Joseph Nye rappelait toujours que la puissance d'une nation de notre temps se mesure à sa capacité d'influencer les choix qui la concernent au sein des instances internationales. Dès lors, il est pertinent de décrypter comment Nye apprécie les différents éléments constitutifs de la puissance d'une nation, à savoir bien sûr la démographie, la puissance économique, la puissance militaire, mais aussi l'influence culturelle et le degré de cohésion nationale.

Globalement, définir aujourd'hui la puissance comme étant simultanément une capacité d'influence montre bien que les deux paramètres, loin de s'opposer, se conjuguent en permanence. Si l'on explore plus particulièrement le champ militaire, il est évident que la  puissance en constitue l'élément fondamental. Mais l'on doit bien prendre en considération le fait que tous les chefs de guerre reconnaissent l'importance de l'influence, notamment via des vecteurs que l'on connaît bien, la diplomatie de défense par exemple, longtemps appelée coopération militaire ou partenariat sous toutes les formes possibles, qui vise en fait à étendre l'influence d'un pays dans l'ombre de sa puissance militaire. Ainsi, le politique et le militaire se recoupent, et se conjuguent avec une exigence devenue fondamentale à l'ère de l'information qui est la nôtre : avoir le soutien de l'opinion publique, nationale et internationale, quand on engage une opération militaire.

L'influence – notamment via la communication – devient dès lors un élément-clé des jeux de puissance, puisque la seule détention de la puissance ne suffit pas à obtenir la maîtrise d'une situation de guerre. Même s'il s'agit à l'évidence de deux notions bien distinctes, force est de reconnaître qu'elles sont l'une et l'autre aujourd'hui intimement liées. Dans une telle configuration, comment situer François Mitterrand et Jacques Chirac ? D'abord, au regard de leurs successeurs, ils apparaissent comme deux hommes politiques très expérimentés, ayant fait la guerre et ayant l'un comme l'autre une obsession – que j'ai vécue directement – à savoir la place et le rôle de la France sur la scène internationale, paramètre majeur à prendre en compte et qui résonne autant en terme de puissance que d'influence.

Puissance ? Regardons ce qu'ils ont voulu faire de l'instrument militaire. Sous François Mitterrand, au cours de la première décennie de ses mandats, le nombre de têtes nucléaires de la force de dissuasion a été multiplié par deux. Pour Jacques Chirac, la modernisation de l'appareil de défense français est apparue comme une priorité, tant dans le domaine du nucléaire que du conventionnel. L'un et l'autre se sont en outre opposés à toutes les tentatives américaines de "dégradation" de l'importance de la dissuasion nucléaire (projet de "Guerre des Etoiles" du Président Reagan ou du bouclier missiles anti-missiles du Président Bush).

Les Etats-Unis sont certes un allié de la France, mais ils peuvent aussi s'en montrer un adversaire déterminé. Or, dans ces guerres d'influence, les Etats-Unis ont, à différentes reprises, clairement montré leur détermination et leur force – notamment dans les organisations internationales, comme lorsque Jacques Chirac s'est opposé à la guerre en Irak. Souvenez-vous à cet égard du discours de Dominique de Villepin à l'ONU en 2003 et de la volonté des Etats-Unis, dès lors, de délégitimer la France. En plus de leur volonté d'optimiser notre outil militaire, les présidents Mitterrand et Chirac ont ainsi l'un et l'autre joué en permanence de tous les registres de l'influence dont ils pouvaient disposer, que ce soit de par notre action au sein de notre pré-carré africain ou de par notre présence au conseil de sécurité de l'ONU.


Considérez-vous que, dans la sphère des relations internationales, les jeux d'influence vont croissant ou assiste-t-on plutôt en réalité à un retour vers la puissance ?

Tous les observateurs s'accordent à reconnaître qu'on observe un recul général des stratégies d'influence dans le jeu des relations internationales. Le multilatéralisme se trouve chaque jour davantage mis à mal, notamment de par les tweets du président Trump, et ce, avec la bienveillance plus ou moins tacite d'autres grands de ce monde. Résultat, petit à petit, le tissu de ces organisations dont parlait Joseph Nye est littéralement en train d'être défait. D'où la difficulté de jouer des outils d'influence traditionnels. Avec pour corollaire, une manifestation de la force brute dans le cadre de rapports bilatéraux. Pour la première fois depuis la Première guerre mondiale, on assiste donc depuis peu à un recul du multilatéralisme.

Cependant, cela ne veut pas dire que les stratégies d'influence soient désormais à jeter aux orties ! Certains pays continuent d'en jouer très efficacement, au premier rang desquels la Russie au Moyen-Orient. Certes, sa réimplantation doit beaucoup à sa capacité militaire à utiliser la force. En ce sens, on constate une fois de plus que puissance et influence sont intimement liées. Mais de fait, après avoir rétabli les fondamentaux de son outil militaire, la Russie n'a-t-elle pas réussi en souplesse à se réinsérer en Syrie, au cœur d'une région du monde dont elle avait été sortie ? De même la Chine. Ne joue-t-elle pas avec ses routes de la soie une formidable carte dans le jeu d'influence mondial ? Et que dire de sa progression silencieuse mais efficace sur le territoire africain… Bref, même en détricotant la trame du multilatéralisme et en privilégiant le retour aux rapports de force bruts, le président Trump n'a pu empêcher des puissances rivales de jouer leur partition avec succès sur le mode des stratégies d'influence.
 

La France est-elle encore une puissance ? Ou n'est-elle une puissance que par son influence ?

Oui. La France reste encore une puissance, même si elle n'est désormais qu'une puissance de second rang. Il faut cependant savoir raison garder et relativiser. Quelles sont les grandes puissances qui se situent devant nous ?
Les Etats-Unis, indiscutablement. Puis bien sûr, la Chine, même si sa puissance militaire est loin d'être comparable à celle des Etats-Unis. La Russie aussi, notamment en fonction de ce qui demeure de sa puissance nucléaire d'hier. L'Allemagne – même si elle constitue un cas à part – pèse aussi, de par sa puissance économique. Même sans être une puissance militaire réelle, elle s'impose de facto comme un partenaire avec lequel il faut compter sur la scène internationale, au même titre que la France. Alors, oui, nous avons encore un rôle non-négligeable à assumer dans le jeu diplomatique, même s'il est vrai que nous ne pouvons plus désormais agir seuls, comme l'ont prouvé les différentes interventions extérieures armées de ces dernières années. Notre puissance ne s'exerce donc plus de façon directe qu'exceptionnellement, dans des cadres précis, et avec l'appui de nos partenaires. Reste l'influence que nous pouvons avoir au sein d'institutions internationales ou dans des sphères spécifiques, comme cela a longtemps été le cas avec la francophonie.                          

 

 

Propos recueillis par Bruno RACOUCHOT
Directeur de Comes communication
http://www.comes-communication.com/files/newsletter/Communication&Influence_juillet_2019_Henri_Bentegeat.pdf 

 

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

 



Source photo : site de Samuel BH Faure

Source : www.asafrance.fr
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