Quelques leçons du traité de Versailles

Posté le samedi 29 juin 2019
Quelques leçons du traité de Versailles

Bruno Dary et Claude Franc, respectivement général et colonel dans l’Armée française, reviennent sur les conditions de signature du Traité de Versailles, il y a 100 ans aujourd’hui, et pensent les leçons que nous devons tirer de cette paix perdue, au regard des conflits récents.

L’histoire, grâce à son recul sur les événements, est et restera pour longtemps un censeur impitoyable : car aux idées émises, aux idéologies en cours ou à des intérêts cachés, fussent-ils généreux ou peu avouables, elle oppose la réalité des faits. Et comme le dit un vieil adage : « Chasser le naturel et il revient au galop ! ». Et s’il est bien un événement historique qui répond à ce constat sans complaisance, c’est bien le traité de Versailles ; à cet égard, il opposa vigoureusement le chef politique, Clemenceau, et le chef militaire, le maréchal Foch, qui, en l’évoquant déclara : « Ce n’est pas une paix, c’est un armistice de vingt ans ! » Malheureusement, aujourd’hui encore, force est de constater que trop souvent les victoires stratégiques ne sont pas suivies de réussites politiques…

Ce paradoxe, entre les mondes diplomatiques et militaires, est apparu, voici un siècle : l’Entente, après avoir gagné la guerre - celle qui, au prix de pertes effroyables, est restée dans la mémoire collective comme «la Grande Guerre » - a très vite perdu la paix ! Et, vingt ans après Versailles, à celle que l’opinion publique avait voulu voir comme la « Der des der», succéda en Europe, une nouvelle guerre encore plus terrible.

Si la paix de 1919 a été perdue, les premières causes résident dans les clauses mêmes des traités de 1919-1920, pas uniquement celui de Versailles, dans la manière dont furent conduites les négociations, ainsi que dans la mésentente entre les Alliés pour leur application. Tout d’abord, les vainqueurs de 1918 ont refusé toute présence des représentants des nations vaincues dans les délibérations diplomatiques de ces traités ; outre le principe qu’il est toujours maladroit de mépriser son adversaire, surtout quand la victoire a été péniblement acquise, mais cette humiliation servira sur un plateau d’argent l’argument du Diktat, à la propagande nationaliste allemande, comme un traité imposé et non négocié.

A Versailles, cette rancœur s’est exacerbée dans le traité même, en désignant l’Allemagne comme «la» responsable de la guerre, ne serait-ce que pour constituer le socle juridique des «Réparations» dont elle devrait s’acquitter. Comme le fit remarquer plus lucidement, l’essayiste Fabre-Luce, certes hostile à Poincaré : « L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible ; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient probable »

Les clauses territoriales furent également l’une des causes majeures de cet échec: si, au nom du principe des nationalités, aucun vainqueur ne voulut revenir au principe westphalien d’une Allemagne morcelée entre plusieurs Etats souverains, il n’en demeure pas moins que le nouveau Reich unitaire perdait quand même un cinquième de sa superficie: si le retour à la France de l’Alsace-Moselle ne pouvait guère donner lieu à quelque contestation, l’amputation de territoires silésiens et surtout la création du Corridor de Dantzig qui faisait perdre à l’Allemagne sa continuité territoriale ne pouvaient qu’exacerber l’irrédentisme allemand, faire le jeu des revanchards nationalistes, et faciliter la politique ultérieure des nazis.

Enfin, sous couvert d’une politique d’apeasement, l’Angleterre, dans le cadre de sa politique traditionnelle d’équilibre en Europe, a constamment cherché à atténuer les conditions du traité ; elle ouvrait ainsi la voie à une diplomatie allemande, d’abord renaissante en tournant les clauses du Traité, puis conquérante, en les violant: l’occupation de la Ruhr en 1923 suivie de son évacuation, celle anticipée de la Rhénanie en 1930, suivie de sa remilitarisation en 1936, l’autorisation de la renaissance de la Flotte allemande, la même année.

Cette politique a bien entendu touché les célèbres Réparations, clé de voûte du système économique du Traité, dont l’énormité du montant en démontrait l’irréalisme ; leur règlement a donné lieu à des plans successifs d’aménagement après que la méthode de fermeté, tentée par la France, mais non soutenue par l’Angleterre, par la prise en gage de la Ruhr ait montré ses limites au plan international en 1924. Facteur aggravant, ces plans ont lié la question des Réparations à celle des Dettes de guerre, conséquence d’une approche économique et keynésienne de la politique, tant à Londres qu’à Washington.

 

Mais l’histoire se répète et, en l’espace de moins d’un demi-siècle, au sein du monde occidental, qu’il s’agisse des États-Unis, de l’OTAN ou de l’Union européenne, les exemples sont nombreux de succès militaires, suivis de malentendus, d’erreurs, voire de fautes politiques. Et ce divorce s’avère d’autant plus manifeste dès lors qu’une intervention militaire n’était pas justifiée…

Le premier exemple est la chute du Rideau de fer et du Mur de Berlin, suivie de la disparition du Pacte de Varsovie et de l’effacement de l’URSS. Cette disparition marquait la fin de la Guerre Froide et surtout la victoire du monde occidental, et une victoire magnifique puisqu’elle fut remportée sans avoir eu à tirer un seul coup de canon. Alors que l’Europe, forte de son histoire et contrainte par sa géographie, a réussi, sans trop de peine, à se rapprocher des anciens satellites qui fuyaient presque 50 années d’hégémonie soviétique, elle manqua une politique d’apaisement entre les deux Grands. D’aucuns auraient espéré que la France, en intégrant enfin l’OTAN, puisse influencer par le discernement de sa politique étrangère, l’action des États-Unis, mais c’est plutôt l’inverse qui se passa. Le résultat en est qu’aujourd’hui, nous sommes revenus à une nouvelle forme de guerre froide avec la Russie, certes moins exacerbée, mais bien réelle ; avec la politique isolationniste du président américain, l’Union européenne, forte de ses atouts, possède toujours devant elle une opportunité à saisir…

La Libye reste un pays divisé par une guerre civile, qui ne s’arrêtera que par la destruction d’un des deux protagonistes.

L’autre exemple reste sans aucun doute la guerre en Irak, déclenchée par les États-Unis en 2003 ; cette opération montre surtout que le retour à une situation stable est d’autant plus problématique que l’intervention n’était pas justifiée ! On se souviendra longtemps de l’intervention courageuse prononcée par Dominique de Villepin, qui, au nom de France, refusa la marche vers l’affrontement, comme on se souviendra de la déposition peu convaincante, voire gênée, de son homologue américain, Colin Powell. Si nul ne peut contester la victoire de l’armée américaine, nul ne peut nier, 15 ans plus tard, l’échec politique de cette intervention avec ses conséquences désastreuses: la déstabilisation profonde d’un État, qui, reposant sur des bases fragiles, avec une nation multiethnique et dans un environnement complexe, préservait une certaine stabilité par l’action d’un pouvoir autoritaire ; les dernières attaques au missile sur Bagdad et le nombre de civils tués chaque année de façon violente montrent que la paix civile n’est toujours pas acquise ; la disparition de l’armée irakienne, dont une partie importante est venue créer et renforcer Daech, et permettre ainsi la création d’un État islamiste ; la réduction de la dernière poche de résistance de Baghouz a peut-être fait disparaître le califat en tant que tel, mais n’a pas fait disparaître pour autant Daech… Enfin, cette attaque a durablement déstabilisé la sous-région, et plus particulièrement l’équilibre entre l’Irak et l’Iran. Paradoxalement, aujourd’hui, avec la disparition de l’Irak en tant que puissance régionale, les États-Unis se retrouvent confrontés… à l’Iran !

Mais la France possède malheureusement une part de responsabilité dans ce divorce, avec son intervention en Libye en 2011. Cette opération trouve son origine dans la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU, pour faire respecter une « No Fly Zone » et empêcher les aéronefs libyens de bombarder la population, notamment celle de Benghazi. Cet engagement uniquement dans la dimension aérienne sera un succès incontestable, notamment celui des hélicoptères, qui, par la prouesse des équipages, la performance technologique des systèmes d’armes et la tactique employée consistant uniquement en des raids conduits par nuit noire, arriveront à bout des forces gouvernementales, et, indirectement, par la mort de Kadhafi dans des circonstances pour le moins complexes… Mais 8 ans plus tard, où en sommes-nous ? Certes un dictateur est tombé. Mais la Libye reste un pays divisé par une guerre civile, qui ne s’arrêtera que par la destruction d’un des deux protagonistes. Les dépôts d’armes de l’armée libyenne ont disparu, mais ont permis d’armer les groupes terroristes au Sahara occidental ; et aujourd’hui, ce pays reste, d’un côté, la porte d’entrée pour ces mêmes groupes vers la Bande Sahélo-saharienne, tandis qu’il est aussi la porte de sortie d’une large part de l’immigration clandestine…

Le temps des guerres totales, que le monde a vécues au cours du XXe siècle semble largement révolu, pour laisser la place à celui des interventions ou des opérations extérieures. Or, lorsqu’un pays comme la France engage son armée dans une intervention, beaucoup de commentateurs s’interrogent sur un enlisement toujours possible ! Ils feraient mieux alors d’écouter les militaires, qui eux demandent avant tout de connaître « l’état final recherché », car lui seul permettra d’adapter la stratégie la mieux adaptée, car le cœur de toute opération n’est pas de retirer le plus tôt possible ses forces, mais bien d’atteindre un nouvel équilibre politique.

 

Général d’armée (2s) Bruno DARY
Colonel (er) Claude FRANC
Historien militaire
Auteur de plusieurs ouvrages sur la Grande Guerre
et d’articles dans la presse militaire et civile spécialisée.

Rediffusé sur le site de l'ASAF :www.asafrance.fr

 

Source : www.asafrance.fr
Poster un commentaire

Vous êtes indentifié en tant qu'invité.