RELATIONS INTERNATIONALES. Ingérence russe aux USA : la bérézina médiatique

Posté le jeudi 28 mars 2019
RELATIONS INTERNATIONALES. Ingérence russe aux USA : la bérézina médiatique

« Peu importe que nous soyons un partisan ou un opposant au président Trump », écrit une journaliste d’investigation chevronnée, Sharyl Attkisson, pour The Hill. « Nous, dans les médias, avons permis à des accusations non prouvées ou fausses de dominer le paysage pendant deux ans, d’une manière extrêmement déséquilibrée (…). Nous avons considéré ce qu’il disait pour sa propre défense comme devant être disqualifié simplement parce qu’il le disait ». De plus, « nous avons très mal traqué l’origine des fausses informations, échoué à peser raisonnablement les motivations des sources anonymes et de ceux qui prétendaient détenir une preuve secrète de la ‘trahison’ de Trump ». En conclusion, « nous avons relayé une quantité énorme d’informations fausses, toujours au détriment de Trump » (1).

A consulter la presse, la voix de Sharyl Attkisson est encore très isolée des deux côtés de l’Atlantique, trois jours après la publication d’un résumé de l’enquête (2) menée par le procureur Mueller depuis 2017, après celle ouverte par le FBI en juillet 2016, sur l’éventuelle collusion de Donald Trump avec la Russie pendant sa campagne électorale.

L’annonce d’une exonération totale du président des Etats-Unis a laissé « groggy » l’Amérique, comme au lendemain de son élection, puisque « cette enquête devait mener à sa destitution » constate sur RMC Jean-Eric Branaa, maître de conférence à l’université Panthéon Assas et spécialiste des Etats-Unis (3).
« On nous le répète toutes les semaines depuis déjà deux ans, et certains étaient déjà prêts à titrer sur cette destitution ». Un début d’explication ? « On a aux Etats-Unis un anticommunisme qui est très fort depuis la Guerre froide, qui a été remis au goût du jour au début des années 2000 par les néoconservateurs ». Or, pendant la campagne, Donald Trump avait annoncé sa volonté de « tendre la main » à Vladimir Poutine – nous l’avions relevé ici (4). Que disait-il exactement le 27 avril 2016, lors de son discours de politique étrangère ? « Nous désirons vivre en paix et en amitié avec la Russie et la Chine. Nous avons de sérieuses différences avec ces deux nations, et nous devons les considérer avec les yeux grand-ouverts. Mais nous ne sommes pas tenus d’être des adversaires. Nous devrons chercher des terrains d’entente sur la base d’intérêts communs. La Russie, par exemple a aussi connu l’horreur du terrorisme islamique. Je pense qu’un allègement des tensions et de meilleures relations avec la Russie – depuis une position de force – est possible. Le bon sens dit que ce cycle d’hostilité doit s’achever. Certains disent que les Russes ne seront pas raisonnables. Je veux en avoir le cœur net. Si nous ne pouvons pas trouver un bon accord pour l’Amérique, alors nous quitterons rapidement la table de négociations ». 

Position qui a offert un argument à des opposants démocrates plutôt démunis de propositions construites et créé de la suspicion pendant la campagne. « Et cette suspicion est devenue hystérique au moment où il a gagné », constate encore Jean-Eric Branaa.

Hystérique et à la dimension américaine, si nous considérons l’ensemble de l’enquête, qui a coûté 25 millions de dollars, occupé 19 avocats assistés de 40 personnes, provoqué 500 mandats d’arrêt, 2 800 demandes d’accès à des documents, l’interrogatoire de quelque 500 personnes et même, selon le ministre de la Justice lui-même, justifié l’envoi de treize requêtes à des gouvernement étrangers. Au motif donc que Donald Trump se serait rendu coupable de collusion avec une tentative d’ingérence russe dans les élections américaines. Ceci, remarque le politologue et sondeur Jérôme Sainte-Marie pour le ‘live’ du Figaro (5), sans que l’on relève « qu’il y a un truc extrêmement ironique dans toute cette histoire d’influence russe aux Etats-Unis : c’est qu’on sait quand même que les Américains ont manipulé lourdement, notamment à l’époque de Bill Clinton, les élections présidentielles en Russie, pour la réélection de M. Eltsine. Quand je dis manipulé, c’est même truqué, en réalité. Soyons précis ». Ajoutant, la NSA en particulier n’accumulant pas écoutes et données pour le plaisir, « qu’il faut être Jean Dujardin dans OSS117 pour s’étonner de l’influence de la CIA en Amérique latine ou en France ».
Or, « il y a aujourd’hui cette figure contemporaine très intéressante du complot russe, qui sert essentiellement, comme toutes ses histoires de complots étrangers, à justifier ses échecs politiques. C’est ce que font les démocrates, qui feraient mieux de s’inspirer de quelqu’un comme Thomas Franck qui montre à quel point la dérive élitaire des démocrates les a coupés de leur base sociale ».

Phénomène typiquement américain ? Que non : « Je souligne à quel point le fait de recourir à cette figure du complot étranger de nous épargne pas. Souvenons-nous que, après la primaire socialiste (en France), certains y avaient vu la main de la Russie. Que certains ont vu dans les gilets jaunes la main des médias russe. Voire même la main de l’Italie. C’est donc une figure récurrente de la vie politique depuis toujours que de voir cette main de l’étranger – une figure complotiste ». Et pour être précis : « Que telle ou telle puissance essaye d’influencer telle ou telle élection ou tel ou tel événement politique à l’étranger (…) est tout à fait naturel. C’est un jeu normal. Mais là où l’on bascule dans le complotisme (…), c’est en pensant que l’origine et le développement de cette élection tient à cette influence ».

Cette analyse est aussi celle du journaliste lauréat du prix Pulitzer Glenn Greenwald, qui participait le 24 mars à Democray Now !, émission américaine d’analyse diffusée en anglais et en espagnol par plus de 700 radios ou télévisions et qui s’intéresse aux sujets qu’elle estime insuffisamment traités par les médias de masse (6). Il remarquait sur le mode ironique le scandale que « n’importe quel pays ose s’immiscer dans notre démocratie sacrée et glorieuse alors que nous avons fait si peu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sauf à faire le tour du monde et à nous ingérer dans toutes les démocraties que nous avons pu trouver. Y compris au Brésil où je vis actuellement, ou même en Russie. Ce qui ne signifie pas que la Russie ait le droit de le faire. Mais nous n’avons jamais pris en compte que se mêler des élections des autres pays n’est pas un drame jamais vu auparavant : ça fait partie des affaires ordinaires ».
Et, plus sévère que Jérôme Sainte-Marie : « Toute cette indignation… a fait des Etats-Unis la risée des centaines de millions de personnes qui vivent dans des pays où les Etats-Unis ont agi de la sorte, et bien pire encore » - ce qui n’est pas certain pour la France, où la plupart des grands médias, presse écrite et télévision, se sont alignés sur les positions partisanes du New York Times et du Washington Post sans plus d’examen. Glenn Greenwald souligne encore que, du fait, « tout ce qui méritait vraiment attention » n’a pas été traité – la réalité de la politique du président en particulier : « Comment pouvez-vous dire que Trump est un client du Kremlin alors qu’il essaie d’éliminer d’un des plus importants protégé du Kremlin, le Venezuela, ou de faire pression sur Angela Merkel lorsqu’elle essaie d’acheter du gaz russe ? » (7).

Et, sans appel : « Ceci est le spectacle le plus triste que j’aie jamais vu depuis mes débuts dans le journalisme en 2005 ; et ce qui le rend encore plus triste, c’est de voir tous ceux qui ont investi leur crédibilité journalistique dans une affaire qui s’est avérée être une imposture et une arnaque s’accrocher à un vestige de leur crédibilité en continuant à développer des théories du complot encore plus téméraires et ineptes que celle à laquelle nous avons été soumis pendant deux ans ».

Pour dire le moins, nous partageons entièrement ce constat. Remarquons que les Américains sont restés sur leur quant-à-soi : la popularité de Donald Trump s’est maintenue – nous avons fait le choix d’un seul institut qui la mesure jour après jour depuis son investiture le 20 janvier 2017, Rasmussen, Trump Approval Index History (8). Espérons, avec les optimistes, que ce non-lieu une fois rendu pour Trump, la presse pourra se fixer, dans la campagne électorale qui commence, sur l’examen des propositions sur lesquelles les électeurs américains auront à se décider - hors élucubrations complotistes. Faute de quoi verrons-nous un peu plus disparaître, vraie tragédie pour nos démocraties, toute forme de parole légitime.

Est-il possible d’éviter une seconde bérézina ?

Hélène NOUAILLE (Lettre de Léosthène)

 

 Notes :

 (1) The Hill, le 25 mars 2019, Sharyl Attkisson, Apologies to President Trump
https://thehill.com/opinion/white-house/435552-apologies-to-president-trump

 (2) CNN, le 25 mars 2019, Read : Justice Department summary of Mueller Report
https://edition.cnn.com/2019/03/24/politics/read-mueller-key-findings-doj/index.html

 (3) RMC, Le 25 mars 2019, Eric Branaa chez Bourdin direct, Trump a regagné son élection (vidéo, 5’39)
https://rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/trump-a-regagne-son-election-jean-eric-branaa-decrypte-l-enquete-mueller-sur-rmc-1148973.html

 (4) Voir Léosthène n° 1109/2016, du 30 avril 2016, Donald Trump, à contre-courant du globalisme

Qu’est-ce qui déplaît autant aux éditorialistes dans le discours donné par Donald Trump le 27 avril à l’hôtel Mayflower de Washington, sur la politique étrangère qu’il se propose de mener s’il est élu président en novembre prochain pour les Républicains ? Une chose tout d’abord. Sans surprise, Donald Trump affirme la primauté de son pays, exactement comme les autres candidats et comme ses prédécesseurs. Mais il y a quelque chose n’inacceptable, de bouleversant presque, pour les rédactions, une majorité des politiques des partis dominants – et d’ailleurs pour les instances européennes elles-mêmes : dans le chapitre de ses objectifs s’il est élu président, Donald Trump bouscule en quelques mots le politiquement correct tacite de l’entre soi : « Nous ne livrerons plus ce pays, ou sa population, aux sirènes trompeuses du globalisme ». Autre péché grave : il met une croix sur la politique interventionniste américaine. En mettant les points sur les i. « Tout a commencé », dit-il « avec l’idée dangereuse que nous pourrions transformer en démocraties à l’occidentale des pays qui n’avaient ni expérience ni intérêt à devenir des démocraties occidentales »…

A suivre. Quel que soit le vainqueur de la course présidentielle, gageons que rien ne saurait rester inchangé.  

Avec le discours de Donald Trump sur la politique étrangère américaine (traduction en français non officielle) le 27 avril 2016 à l’hôtel Mayflower, Washington.

  (5) Figaro live, Points de vue, le 25 mars 2019, Soupçons d’interférences russes aux USA : tout ça pour ça ?
http://video.lefigaro.fr/figaro/video/soupcons-d-interferences-russes-aux-usa-tout-ca-pour-ca/6017777231001/

 (6) Zero hedge, le 25 mars 2019, Tyler Durden, Glenn Greenwald : «  Russian Collusion ‘Conspiracy’ Was Saddest Media Spectacle I Have Ever Seen »
https://www.zerohedge.com/news/2019-03-25/glenn-greenwald-russia-collusion-conspiracy-was-saddest-media-spectacle-i-have-ever

 (7) Voir Léosthène n° 1293/2018 du 19 mai 2018, Le gazoduc Nord Stream 2, comme un cas d’école

Donald Trump ne veut pas du gazoduc Nord Stream 2, censé relier la Russie à l’Allemagne sur 1250km sous la Baltique, en parallèle avec Nord Stream 1. Pourquoi ? « Nous pensons que le projet Nord Stream 2 mettrait en danger toute la sécurité énergétique et la stabilité de l’Europe. Il offrirait à la Russie un autre instrument de pression sur les pays européens, en particulier sur des pays comme l’Ukraine ». Les Européens sauront-ils résister à la pression américaine ? Washington rêve de fournir l’Europe en gaz de schiste dont les coûts d’exploitation se sont considérablement réduits quand le cours du baril est à la hausse. Angela Merkel est donc partie à Sotchi rencontrer Vladimir Poutine avec un projet dans sa valise pour tenter de désamorcer les critiques américaines. Si les Russes acceptent de faire un geste pour l’Ukraine, cela suffira-t-il ? Encore faudrait-il du courage pour affronter le parrain américain. « Honnêtement », reconnaît le polonais Donald Tusk, « l’Europe devrait être reconnaissante envers le président Trump car, grâce à lui, toutes nos illusions ont disparu ». Mais au-delà des mots, il faudra des actes. Par exemple sur le gazoduc Nord Stream.

 Et : Léosthène n° 1352/2019 du 2 février 2019, Donald Trump au Venezuela, une affaire sérieuse

(8) Rasmussen, Trump Approval Index History http://www.rasmussenreports.com/public_content/politics/trump_administration/trump_approval_index_history

Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

 

 

 

Source : www.asafrance.fr
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