ROYAUME-UNI. Boris JOHNSON : Global Britain réarme  

Posté le dimanche 21 mars 2021
ROYAUME-UNI. Boris JOHNSON : Global Britain réarme   

« Ayant quitté l’Union européenne, le Royaume-Uni a ouvert un nouveau chapitre de son histoire ». Un chapitre qui s’inscrit dans la tradition britannique d’ouverture sur le monde. « Pour être ouverts, nous devons aussi être protégés. La protection de notre peuple, de notre patrie et de notre démocratie est le premier devoir de tout gouvernement. J’ai donc lancé le plus grand programme d’investissement dans la défense depuis la fin de la guerre froide ».

Ainsi s’exprime le premier ministre Boris Johnson dans le préambule de son Integrated Review of Security, Defence and Foreign Policy (Revue stratégique en matière de sécurité, de défense et de politique étrangère), présentée mardi 16 mars au Parlement britannique (1). Sans se tromper d’échelle : le Royaume-Uni, est-il écrit, est « un pays européen avec des intérêts mondiaux ».

Avec des intentions clairement énoncées : « Parmi les pays européens, le Royaume-Uni a des intérêts, des partenariats et des capacités uniques à l'échelle mondiale. En tant que l'un des cinq membres permanents (P5) du Conseil de sécurité des Nations unies, et avec une voix influente dans des organisations telles que le G7, le G20 et le Commonwealth, nous avons une perspective globale et des responsabilités globales. Nos pratiques de commerce et d'investissement sont aussi mondiaux qu'européens, et notre politique internationale reflète cette réalité. Notre objectif est d'être en bonne position pour tirer parti des marchés émergents, des mutations de l'économie mondiale et des progrès mondiaux dans le domaine des sciences et des technologies, et d'assumer notre part du fardeau en assurant la stabilité et la sécurité au niveau mondial ainsi que dans la zone euro-atlantique. C'est ce qui guidera la manière dont nous établirons les priorités de nos efforts diplomatiques, y compris dans le cadre de notre participation au processus de paix indopacifique » (p. 60).  

Parfait, mais le monde a changé, à la fois avec l’émergence d’une Chine « rivale systémique » qui souhaite s’affirmer à l’international, le déplacement de la croissance vers la région indopacifique, le ralentissement de la globalisation. Sans compter les changements démographiques – croissance en Afrique subsaharienne avec l’instabilité corrélée à prévoir (difficultés économiques et changement climatique), vieillissement des populations ailleurs (Europe et Chine). Ou encore les défis posés par le rôle géopolitique croissant des « acteurs non-étatiques, en particulier les grandes entreprises technologiques ». De plus, loin des blocs de la Guerre froide, « l’influence des puissances moyennes est susceptible de croître dans les années 2020, en particulier lorsqu’elles agissent ensemble ». Ce qui pourrait se produire dans la région indo-pakistanaise avec « de multiples puissances régionales ayant un poids significatif » et provoquer « une militarisation régionale, des tensions maritimes et une contestation des règles et normes liées au commerce et à la technologie ».

Ce qui signifie un accroissement de la compétition à tous les niveaux, aussi bien entre systèmes politiques que pour structurer l’ordre international, contrôler l’accès aux ressources ou imposer des normes et standards – dans l’économie traditionnelle comme dans le cyberespace ou dans l’espace lui-même. Voilà qui implique un environnement sécuritaire détérioré avec la prolifération d’armements conventionnels et de nouvelles technologies militaires.

 

C’est dans ce monde que le Royaume-Uni désire tracer sa route, de préférence prospère, en saisissant les opportunités là où elles sont (l’Indopacifique est privilégié), en étant présent partout avec les meilleures armes technologiques et avec des « alliés et partenaires partageant les mêmes idées » - il va sans dire dans l’ordre démocratique. Nous sommes prévenus : le chemin ne sera pas tranquille. Il va falloir à la fois « contrer les menaces étatiques sur le territoire national et à l’étranger », être capable pour ce faire de comprendre leur nature et d’identifier leurs auteurs (y compris en matière de terrorisme), de lutter avec les alliés pour « réduire l'incidence et l'intensité des conflits et de minimiser les possibilités pour les États et les acteurs non-étatiques de renégocier l'équilibre des pouvoirs et de porter atteinte à la sécurité internationale ».
Conclusion ? Une vue plus large qu’un simple programme de « sécurité nationale » s’impose, intégrant le territoire national et l’étranger. Il faut savoir être intelligent, agile et dissuasif – le tout dans un « réseau d’alliances et de partenariats militaires » dans une « libre association de nations souveraines » partageant « l’engagement collectif (…) de partager le fardeau du maintien d’un ordre international ouvert ».

Soit, tout est dit avec clarté des ambitions britanniques, qui ne sont pas en rupture avec l’histoire du vieux royaume. Ce sont les moyens envisagés qui ont surpris la presse. « Le Royaume-Uni s’autorise à relever de 180 à 260 son stock d’ogives nucléaires, une première après trente ans de réduction de ses capacités. ‘"C’est la garantie ultime, la police d’assurance contre les pires menaces d’Etats hostiles’’, a justifié Dominic Raab, le ministre des Affaires étrangères, même si la ‘Revue’ précise que le pays reste ‘‘engagé sur le long terme à un monde sans armes nucléaires’’ » écrit Cécile Ducourtieux dans le Monde (2). Pour Le Figaro (Arnaud de la Grange), « l’une des annonces les plus spectaculaires, et pas la plus attendue, est la décision de muscler l’arsenal nucléaire britannique. En rupture avec trois décennies de désarmement progressif, le nombre d’armes portées par les quatre sous-marins Trident va augmenter de plus de 40%. Le stock maximum d’ogives nucléaires passera ainsi de 180 à 260 » (3). Il faut dire que le Gardian lui-même, qui avait lu la Revue avant sa parution, évoquait un « réarmement controversé » (4). Ajoutant : « La Grande-Bretagne dispose de beaucoup moins d'ogives que la Russie, dont le nombre est estimé à 4 300, les États-Unis à 3 800 ou la Chine, qui en possède environ 320 ». Selon Statista, la France 300 en possédait 300 en juillet 2019.

Mais la décision n’était pas sans signes avant-coureurs : en novembre dernier, le ministère de la Défense britannique avait annoncé vouloir reprendre le contrôle du centre de recherche chargé de la conception, de la fabrication et du suivi des ogives nucléaires britanniques, AWE (Atomic Weapons Establishment), privatisé en 2008 par le Premier ministre travailliste Gordon Brown. Et Lockheed Martin, qui produit le missile Trident (anglo-américain) équipant les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins britanniques (SNLE, au nombre de quatre) faisait savoir au Congrès son souhait de développer une nouvelle tête nucléaire – une première depuis les années 1980.

Mais pour se projeter partout, il faut une marine ? Oui, nous disait Laurent Lagneau en novembre 2020 pour Opex360, en en donnant, pour les curieux, le détail (5), Boris Johnson va « massivement augmenter ses dépenses militaires et donner la priorité à la Royal Navy ». Précisant : « La Royal Navy, déjà bien servie avec le renouvellement de ses quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) avec ceux de la classe Dreadnought et ses deux porte-avions, sera l’une des principales bénéficiaires de cet effort budgétaire ». Le ministre de la Défense, Ben Wallace, se réjouissait de voir, grâce à ces investissements supplémentaires, se rétablir « la position de la Grande-Bretagne en tant que première puissance navale en Europe ». Boris Johnson avait déclaré avoir « pris cette décision en plein cœur de la pandémie » de Covid-19, annonçant le contenu de la Revue qui vient d’être publiée : « Parce que « la situation internationale est plus périlleuse et intensément compétitive que jamais depuis la Guerre Froide et (que) la Grande-Bretagne doit être fidèle à son histoire et se tenir aux côtés de ses alliés » nous devons mettre fin à une « ère de repli », renforcer notre « influence dans le monde » et « être pionniers dans les nouvelles technologies ».

Et encore ? Etaient annoncés avec les investissements promis un « commandement de l’espace », des capacités supplémentaires en matière de cyberdéfense (création d’une National Cyber Force), des efforts en matière d’innovations : « ‘‘Grâce à ces fonds, d’autres technologies, notamment des véhicules autonomes, des drones en essaim et des systèmes de pointe seront développées à des fins militaires’’, précisait le général sir Nicholas Carter, le chef d’état-major des forces britanniques » (5). Ce qui a pourtant paru surprendre Cécile Ducourtieux (2). « Un peu moins attendu : le Royaume-Uni veut devenir un ‘‘superpouvoir scientifique et technologique’’ (…) et dépenser jusqu’à 2,4 % du produit intérieur brut du pays à la recherche et développement d’ici à 2027 et  ‘‘au moins 800 millions de livres sterling’’ dans une nouvelle agence gouvernementale, l’Advanced Research and Invention Agency (ARIA) ». Les chiffres ? Le budget militaire britannique était de près de 40 milliards de livres en 2019. L’investissement supplémentaire annoncé à l’automne 2020 était de 24,1 milliards de livres (+15% d’augmentation). A quoi s’ajoutent, selon le Guardian (4) dix milliards pour le nucléaire.

Enfin, non confirmé, révélait encore Laurent Lagneau, « une enveloppe supplémentaire de 1,5 milliard de livres sterling sera affectée à la recherche militaire… Ce qui devrait profiter essentiellement, a priori, au programme d’avion de combat Tempest ».

En solitaire, cette grande course ? Non. « L'OTAN restera le fondement de la sécurité collective dans notre région d'origine, la région euro-atlantique, où la Russie demeure la menace la plus aiguë pour notre sécurité » (1) – Moscou étant proprement diabolisé, plus que la Chine, commerce oblige. Et encore ? « Nous avons un partenariat de sécurité et de défense solide et de longue date avec la France, étayé par les traités de Lancaster House (...). Notre intention est de renforcer ce partenariat et de nous appuyer sur les traités de Lancaster House lors du sommet franco-britannique de 2021 ». Une confirmation (6). Enfin : « Nous renforcerons les relations bilatérales - en particulier, mais pas uniquement, avec nos alliés clés que sont les États-Unis, la France (via les traités de Lancaster House et le CJEF) et l'Allemagne - ainsi que les groupements multilatéraux tels que la Force expéditionnaire conjointe, qui comprend le Royaume-Uni, le Danemark, l'Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas, la Norvège et la Suède ».

Global Britain réarme, mais en tant qu’allié. A suivre.

Hélène NOUAILLE
Lettre de Léosthène

Notes :

(1) GOV.UK, mars 2021 Global Britain in a Competitive Age: the Integrated Review of Security, Defence, Development and Foreign Policy
https://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/969402/The_Integrated_Review_of_Security__Defence__Development_and_Foreign_Policy.pdf 

(2) Le Monde, le 17 mars 2021, Cécile Ducourtieux, Plus d’Asie et moins d’Europe : Boris Johnson définit la nouvelle stratégie « Global Britain » du Royaume-Uni
https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/17/plus-d-asie-et-moins-d-europe-boris-johnson-definit-la-nouvelle-strategie-global-britain-du-royaume-uni_6073391_3210.html 

(3) Le Figaro, le 16 mars 2021, Arnaud de la Grange, Londres redéfinit sa place dans le monde
https://www.lefigaro.fr/international/londres-redefinit-sa-place-dans-le-monde-20210316

(4) The Guardian, le 15 mars 2021, Dan Sabbagh, Cap on Trident nuclear warhead stockpile to rise more tha 40%
https://www.theguardian.com/uk-news/2021/mar/15/cap-on-trident-nuclear-warhead-stockpile-to-rise-by-more-than-40

(5) Opex360, le 19 novembre 2020, Laurent Lagneau, Le Royaume-Uni va massivement augmenter ses dépenses militaires et donner la priorité à la Royal Navy 
http://www.opex360.com/2020/11/19/le-royaume-uni-va-massivement-augmenter-ses-depenses-militaires-et-donner-la-priorite-a-la-royal-navy/

(6) Voir Léosthène n° 1171/2017, le 21 janvier 2017, Un vrai Brexit, hors la Défense
Theresa May l’a donc annoncé : « Nous quittons l’Union européenne, mais nous ne quittons pas l’Europe ». S’il est bien question d’abandonner l’aventure de l’Union européenne – qu’elle souhaite prospère, dans l’intérêt même de son pays, il ne s’agit pas de remettre en question aucun accord en matière de défense, ni même de renseignement. « A l’heure où nous faisons tous face à une menace sérieuse de la part de nos ennemis, les capacités en matière de renseignement du Royaume-Uni continueront à aider l’Europe à protéger les peuples européens contre le terrorisme. Et à l’heure où l’inquiétude grandit concernant la sécurité européenne, les militaires britanniques basés en Europe, en particulier en Estonie, en Pologne et en Roumanie, continueront à remplir leurs missions ». Pourquoi cette volonté de coopération (et plus, dit encore Michael Fallon, « d’entente supérieure à l’entente cordiale » conclue avant la première guerre mondiale) ? Parce que si les Britanniques quittent l’UE et des traités qui contraignent leur liberté de décision, ils ne quittent pas le continent européen. Ce qui veut dire, précisait Michael Fallon, que les « principes de sécurité européenne demeurent ». Les Britanniques quittent l’UE, pas la défense. C’est essentiel.

 

 

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