RUSSIE : la « grammaire de confiance » du Président

Posté le mercredi 26 juin 2019
RUSSIE : la « grammaire de confiance » du Président

Russie : la « grammaire de confiance » d’Emmanuel Macron

 

« Nos contacts n’ont pas été interrompus, c’est vrai, mais il faut en même temps profiter de toutes les occasions »* disait donc le premier ministre russe Dimitri Medvedev à son homologue français Edouard Philippe. C’était le lundi 24 juin au Havre, lors d’une conférence de presse réunissant les deux hommes – première rencontre en France entre dirigeants russe et français depuis la venue de Vladimir Poutine à Versailles en 2017. Dimitri Medvedev rappelait que les échanges France-Russie avaient récemment augmenté et que la France était au 7e rang parmi les investisseurs étrangers en Russie quand Edouard Philippe notait qu’elle était le premier employeur étranger du pays. La France est présente dans le domaine de l’énergie (Engie, Total), mais aussi dans les domaines nucléaire, aéronautique (moyen courrier MS21), automobile (Renault). « Il y a des projets en économie numérique, en intelligence artificielle » soulignait encore le premier ministre russe, sans négliger « les PME qui doivent faire l’objet de notre attention ».

Et bien sûr, les deux hommes ont évoqué les questions internationales, notamment les tensions autour de l’Iran « et nous avons réfléchi à ce que nous pourrions entreprendre ensemble. Il est bien clair que tout cela est lié au retrait unilatéral décidé par les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Nous maintenons (avec la France) un canal de communication pour procéder à des échanges de vues sur ces différentes questions ».

L’occasion de cette rencontre a permis, aussi, d’évoquer la principale raison du rafraîchissement des rapports franco-russes depuis 2014 – l’Ukraine, sachant que, dans le cadre des accords de Minsk et du format Normandie (France, Allemagne, Russie, Ukraine) « la France se montre active pour trouver une solution ». Il ne s’agit pas, précisait Edouard Philippe, de « changer le cadre légal dans lequel les relations entre nos deux pays s’exercent », mais « je peux faire état de ce que les ministres de la Défense et des Affaires étrangères russe et français se rencontreront lors de la première quinzaine du mois de septembre » même si « le cadre légal imposé par l’Union européenne reste en application ». Avec l’espoir « que des discussions ultérieures permettent de l’assouplir ». Si l’on ajoute à cela l’intention manifestée par Theresa May de rencontrer Vladimir Poutine lors du prochain G20, le 28 et 29 juin prochain, alors que les relations entre le Royaume-Uni et la Russie se sont fortement dégradées après l’affaire de l’empoisonnement de Sergueï Skripal et de sa fille en 2018 à Salisbury (1), peut-on voir une inflexion dans les rapports russo-européens ?

Parce que dans le même temps, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (ACPE), que la Russie menaçait de quitter – nous l’avons relevé ici au début du mois de mai dernier (2) – après avoir été suspendue de ses droits de vote toujours à propos de l’Ukraine, vient, ce lundi 24 juin, vient de faire machine arrière : « Instance décisionnelle du Conseil de l'Europe, le comité des ministres (des Affaires étrangères des 47 Etats membres), actuellement présidé par la France, avait joué mi-mai la carte de l'apaisement, affirmant que ‘l'ensemble des Etats membres devraient avoir le droit de participer sur un pied d'égalité’ aux travaux de l'organisation. Pour rendre possible un retour de la Russie, l'APCE a donc adopté un texte autorisant exceptionnellement un pays à présenter une délégation en cours d'année et excluant la possibilité de la priver de ses principaux droits de vote » (3). Les parlementaires russes, qui ont déjà pris l’avion pour Strasbourg, pourront ainsi participer à l’élection du prochain secrétaire général, dont le mandat s’achève fin 2019 et régler les arriérés des cotisations que Moscou, privé de ses droits, avaient gelées depuis 2017. Nous l’avions souligné ici, les comptes du Conseil de l’Europe avaient été mis en difficulté : le défaut de la participation russe, qui s’élevait à 33 millions d’euros sur un budget de 450 millions d’euros (7,3%), s’ajoutait en effet à la réduction de celle de la Turquie qui avait rogné la sienne après la condamnation par le Conseil de l’Europe de la répression exercée par Recep Tayyip Erdogan à la suite du putsch manqué à son encontre de l’été 2016.

Bien sûr l’Ukraine, soutenue par le Royaume-Uni et les Pays Baltes, s’est insurgée contre ce vote. Selon Benoît Vitkine pour Le Monde, l’affaire a été chaude : il a fallu « deux cent vingt-deux amendements déposés, plus de neuf heures de débats, des groupes politiques divisés et des noms d’oiseaux échangés dans une Assemblée d’ordinaire habituée aux discussions feutrées menées dans un relatif anonymat » pour que « la motion préparant le retour au sein de l’Assemblée de la délégation russe (…) soit adoptée dans la nuit par 118 voix contre 62 (10 abstentions) » (4). Mais, plaidait la Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Amélie de Montchalin, « Il serait dangereux que, sous prétexte de questions géopolitiques qui se traitent ailleurs (...), nous soyons amenés à priver des millions de citoyens de l'accès à des instances qui protègent leurs droits ». Une déclaration qui rencontre les préoccupations du président français. Lequel, dans un entretien donné début juin à la télévision suisse RTS, déclarait en effet : « L’Europe, dans cet ordre multilatéral que je défends, a besoin de bâtir une nouvelle grammaire de confiance et de sécurité avec la Russie, et ne doit pas passer exclusivement par l’Otan » (5). Rappelons qu’Emmanuel Macron n’ignore nullement l’Ukraine : il a reçu le 17 juin à l’Elysée le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky, comédien de profession, successeur inattendu mais largement élu (73%) de Petro Porochenko. Et dont l’une des promesses électorales a été la relance des accords de Minsk, sans que, selon les Russes, rien ne se soit encore concrétisé – son élection ne date que du 21 avril 2019.

Mais, pour atteindre cet « ordre multilatéral », la « grammaire de confiance » à instaurer avec la Russie va certainement au-delà de l’Ukraine – ou de l’OTAN. On le voit quand les relations se tendent entre les Etats-Unis et l’Iran : l’Europe est attendue par la Russie. Et on le sait, même si on ne le dit pas souvent, dans les plus hautes instances européennes. Témoin cette déclaration à RT (en anglais) d’une conseillère spéciale de Federica Mogherini (haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères), Nathalie Tocci, à propos du mécanisme destiné à contourner le dollar que l’UE a essayé de mettre en place pour aider l’Iran : « lorsque l’UE tente de mettre en place un mécanisme INSTEX, ce n’est pas seulement pour permettre le commerce entre l’UE et l’Iran sans faire l'objet de sanctions extraterritoriales, c'est aussi pour permettre à d'autres acteurs de faire de même sans être touchés par des sanctions extraterritoriales américaines. Et cela inclut également la Russie et la Chine ». D’ailleurs, ajoute-t-elle, « qu’est-ce qui arriverait si la lutte, la rivalité, la concurrence, la compétition, l’affrontement entre les États-Unis et la Chine parvenaient au point où les États-Unis décideraient d'imposer des sanctions extraterritoriales à la Chine ? » (6). Bonne question, semble réponde Renaud Girard pour le Figaro, parce que pour l’heure, on peut se demander « si l’Occident veut offrir la Russie aux Chinois ? » (7).

Et de rappeler que si Henri Kissinger en son temps souhaitait que les Etats-Unis soient toujours « politiquement plus proches de la Chine et de la Russie que les deux puissances asiatiques entre elles », la situation – dont il rend les néoconservateurs responsables – est très différente aujourd’hui : « En poursuivant des politiques punitives entre ces deux nations (sanctions personnelles et commerciales contre la Russie depuis 2014 ; droits de douane prohibitifs et boycott technologique contre la Chine depuis le printemps 2019), les Etats-Unis, ont ‘‘réussi’’ à les jeter dans les bras l’une de l’autre ». Bien sûr, ajoute le journaliste, normalien et reporter de guerre, la Russie n’est plus un « rival stratégique » pour Washington : « son économie est sept fois inférieure à l’économie américaine ». Mais elle est précisément « depuis Pierre le Grand (1672-1725), de culture européenne » - nous ajouterons avec Catherine II aussi, qui se voulait son héritière, lorsque, à peine sur le trône (1762) elle invite Diderot à venir publier en Russie son encyclopédie, interdite à Paris. Il se rendra près d’elle pour cinq mois en octobre 1773. Elle achètera une partie de sa bibliothèque (en lui en laissant l’usufruit) lorsqu’il sera en difficulté. Reproduirions-nous, se demande encore Renaud Girard, « l’erreur du traité de Rapallo, signé en avril 1922 entre les Allemands et les Russes, que nous boycottions diplomatiquement » ? Parce qu’alors on a vu s’ouvrir « des camps secrets d’entraînement en Russie pour l’aviation et l’arme blindée des Allemands »…

La visite de Dimitri Medvedev au Havre ou celle des parlementaires russes à Strasbourg ne sont pas, comme le titre un grand quotidien, du « tourisme diplomatique ». Savoir si les efforts du président français seront, dans le contexte européen divisé que nous connaissons, couronnés de succès, est une autre question. Emmanuel Macron présidera fin août le prochain G7 à Biarritz, sans les Russes exclus toujours pour l’Ukraine – pour combien de temps encore ? L’application des accords de Minsk, qui semble être la condition d’un retour, ne dépend pas d’eux seuls… Et l’UE ne parle pas la même langue, ni ne tient le même discours.

Mais une grammaire franco-russe s’élabore. Prenons-en acte.

Hélène NOUAILLE

 

Vidéo (35’) : https://francais.rt.com/international/63270-edouard-philippe-dmitri-medvedev-tiennent-conference-presse 

Notes :

(1) Zone Bourse, le 17 juin 2019, Theresa May pourrait rencontre Vladimir Poutine lors de G20

https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/Theresa-May-pourrait-rencontrer-Poutine-lors-du-G20-presse--28765459/

 

(2) Voir Léosthène n° 1379 du 7 mai 2019, Si la Russie quitte le Conseil de l’Europe…

(3) Le Figaro/AFP, le 25 juin 2019, La Russie autorisée à revenir à l’Assemblée du Conseil de l’Europe

http://premium.lefigaro.fr/flash-actu/la-russie-autorisee-a-revenir-a-l-assemblee-du-conseil-de-l-europe-20190625

(4) Le Monde, le 25 juin 2019, Benoît Vitkine, Le Conseil de l’Europe lève les sanctions contre la Russie

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/25/la-russie-autorisee-a-revenir-a-l-assemblee-du-conseil-de-l-europe-apres-cinq-annees-d-absence_5480958_3210.html 

(5) TV5 Monde, le 12 juin 2019, Pascale Veysset, Emmanuel Macron : « L’Europe doit dialoguer avec la Russie »

https://information.tv5monde.com/info/emmanuel-macron-l-europe-doit-dialoguer-avec-la-russie-305639

(6) RT (en anglais), le 17 juin 2019, Entretien de Nathalie Tocci avec Sophie Chevardnadze (audio et transcription), Il we were Iran, I would want to pull out of the JCPOA as well – Mogherini’s adviser

https://www.rt.com/shows/sophieco/462028-iran-washington-nathalie-tocci/

(7) Le Figaro, le 10 juin 2019, Renaud Girard : « L’occident veut-il offrir la Russie aux Chinois » ?

http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-l-occident-veut-il-offrir-la-russie-aux-chinois-20190610#figp-author

 

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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