SAHEL : Le sang de la corruption

Posté le dimanche 19 janvier 2020
SAHEL : Le sang de la corruption

Depuis janvier 2013, la France est engagée au Sahel dans ce qui fut d’abord l’opération Serval puis, depuis le 1er août 2014, l’opération Barkhane qui couvre un territoire grand comme l’Europe et concerne cinq états : Mauritanie, Mali, Burkina, Niger et Tchad.

Dès février 2014, un cadre institutionnel intitulé G5 Sahel devait monter en puissance afin de constituer une force capable de prendre le relais de la France. Le but de l’intervention initiale de la France était double : empêcher l’enracinement des groupes jihadistes dans le Nord du Mali et restaurer la souveraineté de l’Etat malien sur l’ensemble du territoire. Force est de constater qu’après le succès initial de Serval, ces objectifs n’ont pas été atteints et que la situation sécuritaire ne cesse de se détériorer. Pour autant, dans cette période, plus de quarante soldats français ont perdu la vie dans ces opérations.

Les causes de cet échec sont multiples. Certes, les forces françaises enregistrent des succès tactiques. Il n’en va pas de même des armées des pays concernés. Les soldats autochtones subissent des attaques meurtrières. En poste pendant parfois 10 mois sans relève, mal payés quant ils le sont, alors que leurs chefs restent à l’abri dans les hôtels les plus confortables de leurs capitales, ces « combattants » se payent « sur la bête », c'est-à-dire sur les populations locales et n’hésitent pas à tuer des civils en toute impunité. Indirectement, Barkhane prolonge la vie de régimes corrompus et, pour certains, très autoritaires, créant de ce fait un syndrome Turquoise consistant à dresser contre la France ces populations qui sont amenées à penser que nos soldats sont d’abord là pour protéger leurs gouvernants d’éventuels coups d’Etat.

Ces gouvernants n’ont pas pour préoccupation première de coordonner leurs efforts. C’est ce qu’a tenu à leur rappeler le président de la République, monsieur Emmanuel Macron en invitant les cinq chefs d’Etat concernés pour un sommet le 13 janvier 2019 à Pau.

Pourtant, tous les observateurs, comme les responsables politiques et militaires français s’accordent à dire que la solution de la crise ne peut être exclusivement militaire, mais avant tout politique. Or, en dehors du manque de communication entre les Etats impliqués, s’ajoute, précisément, une absence totale de réponses politiques des différents gouvernements. Ces Etats sont faillis et non seulement leurs forces de défense et de sécurité sont complètement débordées, mais s’ajoutent à cela des problèmes économiques, d’éducation, de santé, de justice sur lesquels prospèrent les groupes terroristes alors que leurs dirigeants se servent de l’aide internationale pour se maintenir au pouvoir plutôt que pour résoudre les problèmes sociaux.

Les Etats, quand il en reste quelque chose, acceptent de partager la gouvernance avec d’autres acteurs : jihadistes, milices communautaires, groupes d’autodéfense, milices. Ce sont ces groupes qui assurent la lutte contre le banditisme ou la criminalité dans de nombreuses localités rurales où, face à la corruption, la population fait parfois plus confiance aux salafistes-jihadistes qu’aux « autorités régulières ».

Qui osera donc le dire ? La corruption et la mauvaise gouvernance sont les problèmes centraux dans les pays du Sahel où nos soldats se battent. On peut les dénoncer, les pointer du doigt, convoquer les responsables à Pau ou leur parler à Dakar[1], il n’en demeure pas moins vrai que l’initiative de réformes vitales et urgentes ne peuvent venir que des forces politiques nationales et que des partenaires comme la France peuvent accompagner un sursaut, mais non le susciter.

 

Alors, à titre strictement personnel, je pose la question taboue : pour quoi et pour qui meurent nos soldats à qui l’on a confié une mission impossible compte-tenu de la disproportion entre les moyens déployés et la zone à couvrir et qui voient, peu à peu, le piège se refermer sur eux ?

Après l’enthousiasme à l’africaine des hommes et les youyous des femmes qui ont accueilli les militaires français à Bamako en janvier 2013, succède aujourd’hui, dans la population, un ressentiment contre l’ancienne puissance coloniale que la rue accuse, avec ses mots à elle, d’ingérence. Quel que soit l’Etat concerné, la présence d’une force étrangère sur son sol est déstabilisante car elle souligne les béances et carences de cet Etat au regard d’une prérogative régalienne fondamentale qui devrait être la sienne : l’exercice de la violence légale et la capacité à assurer la sécurité de ses citoyens. Cela démontre la faiblesse des structures étatiques et contribue à saper un peu plus leur autorité.

Aucune armée au monde n’a jamais gagné une guerre menée en territoire étranger au milieu d’une population hostile. Au cours de la Guerre froide, les deux plus puissantes armées du moment, celle des Etats-Unis et celle de l’URSS ont été battues respectivement au Vietnam et en Afghanistan. Dans la guerre asymétrique que nous menons, notre armée professionnelle entraînée, rompue aux opérations qu’elle mène sans discontinuer depuis vingt ans, disposant d’armements modernes est opposée à des organisations qui, en comparaison, semblent artisanales. Et pourtant, ce sont les terroristes qui sont à l’initiative, qui imposent leur calendrier et qui nous contraignent à la réaction.

Cela ne pourra pas durer ! La France et ses quelques modestes et peu nombreux alliés européens ne maintiendront pas indéfiniment cette région sous perfusion humanitaire, financière et militaire. Il faudra bien que les peuples concernés se ressaisissent et prennent leur destin en main ou alors nous devrons les laisser devant leurs responsabilités en partant. Evidemment, un tel départ ne manquerait pas de rendre la situation encore plus difficile. Mais, aujourd’hui, l’est de la RDC ou le sud du Soudan connaissent aussi des affrontements et pourtant nous n’y sommes pas. La France est intervenue au Mali en arguant d’un risque terroriste global : il s’agissait d’une action préventive. Pour autant, d’une part les autres pays européens ne semblent pas être convaincus par cette menace puisqu’ils n’interviennent pas et d’autre part aucun des groupes que nous combattons au Sahel n’a jamais, à ma connaissance, mené d’attaque chez nous. Que je sache, Molenbeek qui a servi de base arrière aux terroristes ayant frappé Paris et Saint-Denis le 13 novembre 2015 n’est pas située au Sahel, mais dans la banlieue de Bruxelles.

Dans une tribune accordée au journal Le  Monde en 2019, le général Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des Affaires étrangères et européennes, a brisé l’omerta concernant l’intervention française au Sahel et fait part de sa vive inquiétude. Selon lui, sans un changement d’approche, la France est en train de perdre la guerre. Non que la force Barkhane soit menacée par un Dien Bien Phu dans les sables. Mais l’Histoire nous enseigne qu’une armée peut gagner toutes les batailles et perdre une guerre, si malgré ses succès tactiques elle ne peut empêcher l’adversaire d’atteindre ses objectifs.

La solution au Sahel ne peut venir que des pays qui le composent. Il faut « endogénéiser » la sécurité de la zone qui doit être assurée par et pour les Africains. Le général de Lattre déjà, lors de son trop court commandement en Indochine, voulait « jaunir » les forces du corps expéditionnaire français. Il n’en a pas eu le temps. Si un Dien Bien Phu militaire ne nous menace pas en Afrique, un équivalent diplomatique et politique n’est pas, lui, impossible. Sous la pression populaire, l’idée même d’une présence française deviendra insupportable et nous partirons rendant ainsi l’échec plus patent.

 

N’attendons pas jusque là.

 

Général (2S) Gilbert ROBINET

 

[1] Le 18 novembre 2019, à Dakar, en ouverture du Forum international sur la paix et la sécurité en Afrique, le Premier ministre français, monsieur Edouard Philippe a exhorté les pays d’Afrique de l’ouest à « ne laisser aucune prise » aux groupes jihadistes dans le Sahel.

 

Diffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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