SOCIETE : Tour de Babel et destin collectif, un combat de société    

Posté le lundi 01 février 2021
SOCIETE : Tour de Babel et destin collectif, un combat de société      

Un tableau célèbre de Pieter Bruegel, l’ancien, représente le projet insensé de la Tour de Babel, qui aurait été édifiée pour atteindre le ciel, il y a 3 500 ans à Babylone, au sud de l’actuelle Bagdad. Dieu aurait interrompu sa construction en semant la « confusion des langues et des esprits parmi les hommes ».

 

Dans ce mythe, comme dans d’autres, il faut s’interroger aujourd’hui sur la capacité de nos sociétés digitalisées à se parler, débattre interroger, douter. Le monde digitalisé deviendrait alors peut-être un nouveau Babel. Le chercheur belge Edgar Szoc considère que la désinformation numérique devient massive et dangereuse. La lutte contre le complotisme, qui est un phénomène vieux comme le monde, semble condamnée à l'échec, faute d'outils adaptés et d'une théorie unifiée. Le complotisme découlerait davantage de la nature humaine que des contextes socio-politiques. La puissance exponentielle des Gafam, et la récente « décapitation », par le biais de Twitter, de Donald Trump, ne préfigurent pas une Terreur comme en 1793 ; pour autant, elle oblige les dirigeants politiques à réagir rapidement pour développer un modèle plus agile et plus efficace afin de retrouver un minimum de souveraineté dans un environnement désormais incontournable, notamment pour la Défense.

 

En 2021, le monde ne s'est pas subitement transformé en havre de paix. Par une étrange coïncidence de calendrier, c’est le 21 janvier que la ministre des Armées a pointé qu’une des grandes préoccupations du ministère visera, dans l’actualisation de la Loi de programmation militaire 2019-2025, les stratégies hybrides. Et il faut comprendre que ces stratégies, dites hybrides, concernent non seulement le matériel mais également le cyber, le spatial et la manipulation de l'information ou instrumentalisation du droit.

 

En ce début d’année 2021 les faits de pénétrations intrusives des réseaux sociaux sont inquiétants. L’organisme Citizen-Lab, spécialisé dans la surveillance des droits numériques, repère les traces du déploiement d’une technologie d’espionnage téléphonique dans vingt-cinq pays. L'ambassade des États-Unis en Russie a révélé sur son site Internet, le 22 janvier, le lieu des rassemblements illégaux en soutien de l’opposant Navalny. La Russie considère cette action via Internet comme une incitation à manifester et crie à l’agression. Voilà qui ressuscite avec modernisme une  « guerre des ondes » comme celle de 1940-1945. Or demain, les systèmes d’armes reposeront davantage encore sur le logiciel, les algorithmes et l’intelligence artificielle. Face aux risques géopolitiques à venir les industriels sont donc contraints de coopérer avec les entreprises du numérique pour éviter d’être débordés, déclassés voire piratés.

Parmi les menaces hybrides, certaines ciblent les citoyens eux-mêmes pour affaiblir la nation. Ainsi, la numérisation croissante des sociétés développées et l’interconnexion des données augmentent leur vulnérabilité face à la manipulation de l’information, ce qui, pour les deux parties, peut être considéré comme contraire aux valeurs démocratiques. C’est l’actuel combat obstiné entre complotisme et idéologisme, sans ignorer la menace terroriste sous-jacente. « Il faudrait craindre une forme de subversion sourde, qui vise à accroître les tensions internes de la société, à l’influencer et à en favoriser la paralysie politique en semant la confusion. Le champ de l’information, investi par les moyens numériques, est devenu un élément clef des conflits, touchant les forces armées, les institutions et les populations ».

 

La force de la démocratie consiste à « ne respirer que dans la non-unanimité », comme l’écrivit Julien Gracq (1910-2007). « La terreur des âges obscurs démoniques revient », alimentée par une politique de plus en plus déshumanisée. Le souci est qu’en empêchant toute discussion sur ces questions on risque de laisser le terrain à des personnes qui instrumentalisent les thèmes pour en faire le procès de la société elle-même et de notre histoire en commun. Si les complots, entendus comme des actions secrètes menées par un groupe d’individus, ont de tous temps existé dans l’histoire, les théories du complot sont, par contraste, définies par le psychologue Robert Brotherton comme des allégations, non vérifiées, de complot à propos d’événements significatifs survenant dans le monde. La transformation des valeurs à laquelle on assiste et la crise actuelle de la Covid-19 agissent comme un révélateur du vide de culture qui conduit à une résurgence de la violence y compris dans le sens que l’on donne aux mots.

À cet égard les réseaux sociaux consuméristes et idolâtres de la vie tendent à ce que « tout devienne factice et vain » selon la formule de Jean-Jacques Rousseau. Aussi voit-on souvent que la communication précède la réflexion, que l’immédiateté supplante la finalité, enfin, que l’autre est devenu l’ennemi. Le risque est ainsi fort que notre société ne sache plus ce que nous avons de commun à défendre et que ce vide culturel appelle à l’atomisation sociale et à l’exacerbation des libertés individuelles, donc à l’absence d’esprit de résilience, selon le dernier vocable à la mode. « On ne fait pas de guerres pour des territoires mais pour des mots » écrit Arthur Koestler, en 1983, dans son livre  Des briques pour Babel.

Encore faut-il que nous soyons à la hauteur de ceux qui ont déjà donné, au cours de l’histoire de France, toute leur énergie et, parfois, ont été jusqu’à sacrifier leur vie au combat pour que nous restions un peuple libre avec un destin collectif.

Colonel (er) Dominique BAUDRY
Membre de l’ASAF

Source : www.asafrance.fr

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