UKRAINE : L’Ukraine et le rapprochement sino-russe  

Posté le dimanche 19 décembre 2021
UKRAINE : L’Ukraine et le rapprochement sino-russe   

Selon l’AFP, relayée par Le Monde, le président ukrainien Volodimir Zelensky « n’a pas caché sa déception devant l’attentisme de l’UE ». « Beaucoup de dirigeants européens ne comprennent généralement pas ce qui se passe à nos frontières », a-t-il déploré (1). Ou le comprennent-ils trop bien ? Parce que la montée des tensions autour de la frontière de l’Ukraine avec la Russie depuis le 1er novembre – quand le porte-parole du Pentagone John Kirby ouvrait le bal en dénonçant des « manœuvres militaires russes inhabituelles » (2) est une voie sans issue. Dès le 8 décembre, après un sommet virtuel avec le président Poutine, le président Joe Biden écartait l’envoi de troupes américaines sur le terrain pour soutenir l’Ukraine, « l’obligation sacrée » qui lie les membres de l’Alliance atlantique « ne s’étend pas à ce pays ».

Justement, Volodimir Zelensky rêve de rejoindre l’OTAN, comme de devenir membre de l’Union européenne. Il l’a réaffirmé ce 15 décembre, quand, réunis en sommet pour la première fois depuis 2017, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan reprenaient avec les 27 leur dialogue dans le cadre du Partenariat oriental de l’UE. Mais ?

« Bien que la majorité des États membres de l’UE rejettent publiquement l’idée d’un veto russe (à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN) ou d’une « sphère d’influence » sur les anciennes républiques soviétiques, insistant sur le fait qu’elles seraient libres de choisir leurs propres alignements stratégiques, plusieurs diplomates et hauts fonctionnaires de l’UE admettent que personne à Bruxelles ne peut actuellement envisager que l’Ukraine ou la Géorgie rejoigne l’Union » (3). La Pologne elle-même, peu susceptible de complaisance envers Moscou, le déclarait tout net – nous l’évoquions ici il y a peu : « L’Ukraine a de nombreuses autres étapes à franchir avant de rejoindre l’Otan ou l’UE. J’aimerais voir l’Ukraine se concentrer sur le développement, sur la prospérité, et je ne voudrais pas qu’elle soit en conflit avec les Russes » (4). La messe est dite. Ce qui n’empêche nullement « l’escalade » des tensions avec Moscou de se poursuivre.

Se succèdent menaces et mises en garde, du côté américain comme du côté européen : « Toute nouvelle agression contre l’Ukraine aura des conséquences lourdes et un coût élevé en réponse », ont affirmé les chefs d’Etat et de gouvernement des vingt-sept pays de l’UE, réunis en sommet à Bruxelles, dans des conclusions adoptées à l’unanimité après plusieurs heures de discussion à huis clos concernant les possibles sanctions économiques européennes » (1). Et l’OTAN n’est pas en reste : « Nous ne ferons aucun compromis sur le droit de l’OTAN à protéger et à défendre tous ses membres, et sur le fait que l’OTAN a un partenariat avec l’Ukraine » avait auparavant affirmé le secrétaire général de l’Alliance, Jens Stoltenberg, après une rencontre au siège de l’OTAN avec le président ukrainien, Volodimir Zelensky ». On joue aussi avec des menaces diverses. Sans surprise, « les dirigeants européens ont reconduit, jeudi, pour six mois les sanctions économiques imposées à la Russie après l’annexion de la Crimée en 2014 », a ainsi annoncé Emmanuel Macron (1). Ceci bien que certains analystes soulignent que ces mesures n’aient pas eu en réalité beaucoup d’effet. De leur côté, les Etats-Unis annoncent des sanctions économiques "comme la Russie n'en a jamais vu» - en cas d'attaque russe contre l’Ukraine. On parle encore, parmi d’autres choses, de bloquer la mise en service de l’oléoduc Nord Stream 2. Ce à quoi le nouveau chancelier allemand, Olaf Scholz, a répondu qu’il s’agissait là d’un « projet privé », propre à l’Allemagne. Fermez le ban.

Mais, pendant que les Etats-Unis, l’OTAN donc et les Européens gesticulent, Vladimir Poutine ne reste pas inactif. Non pas militairement – il a toujours dit qu’il n’avait aucune intention d’envahir l’Ukraine, et, de fait, il n’y a pas intérêt. Mais sa « ligne rouge », comme nous relevions ici (2), est l’extension de l’OTAN aux abords de ses frontières – Ukraine, Géorgie. A cela, il a répondu en un mouvement qui est exactement contraire aux intérêts occidentaux : le 15 décembre, il passait deux heures en visioconférence avec le président chinois, Xi Jinping.

Rien d’anodin ici.

Le magazine Newsweek, qui s’est rapproché du Pentagone, de la Maison Blanche, du département d’Etat ou de l’ambassade chinoise à Washington pour étayer son analyse, n’hésite pas à titrer : « Poutine et Xi travaillent ensemble pour pousser Biden dans une crise à deux fronts qu’il ne peut pas gagner » (5). Ajoutant : « Et si une guerre armée devait éclater, il est peu probable que les États-Unis en sortent vainqueurs ». Pourquoi ? Parce que, explique Lyle Goldstein, un expert vétéran de la Chine et de la Russie, « les scénarios de l'Ukraine et de Taïwan, en particulier, "sont extrêmement stressants car ils impliquent une guerre de haute intensité sur des théâtres extrêmement difficiles, contre des adversaires qui n'ont qu'un seul point de concentration ». Bien sûr, les Etats-Unis restent une puissance supérieure à la Russie ou à la Chine. Mais, poursuit d’expert spécialiste de l’Asie, « je pense que Moscou et Pékin calculent qu'ils peuvent vraiment nous maintenir dans une sorte de confusion maximale, car les théâtres sont très éloignés les uns des autres, et les forces impliquées sont très différentes. Je pense qu'ils voient un avantage à nous tirer dans deux directions à la fois ». Plus intéressant encore, l’auteur de l’article, Tom O’Connor, note que Vladimir Poutine ne semble pas (ou plus) inquiet de l’ascension chinoise : « Les gens ont essayé de me faire peur et de m'intimider avec la Chine à partir de l'an 2000 », déclarait-il ainsi lors de son discours au forum d'investissement Russia Calling ! « Depuis lors, ceux qui ont essayé de m'effrayer ont eux-mêmes pris peur et ont essayé de changer leurs politiques à l'égard de la Chine ».

Et de noter que Poutine a fait « grimper les échanges commerciaux à des chiffres records et en vendant des armes et des ressources telles que le pétrole et le gaz. Et depuis l'arrivée au pouvoir de Xi en 2013, les investissements chinois en Russie ont explosé, le dirigeant suprême liant son initiative mondiale "des Routes de la Soie" au projet d'Union économique eurasienne de son homologue moscovite ». Ou encore que début décembre, « les ambassadeurs de Chine et de Russie aux États-Unis, Qin Gang et Anatoly Antonov, ont publié une tribune commune dans The National Interest pour défendre l'intégrité de leurs systèmes nationaux de gouvernance et avertir que le prochain sommet "alimentera la confrontation idéologique" ».

La lecture, sur le site du Kremlin, du début très chaleureux (« mon cher ami », « mon vieil ami ») des entretiens russo-chinois (6) tenus le 15 décembre confirme cette analyse. Rencontre qui a aussi attiré l’attention de l’ancien ambassadeur indien, MK Bhadrakumar, qui complète Newsweek en rapportant les propos du porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, qui a révélé que le sujet de « la rhétorique belliqueuse de l’OTAN » serait sur la table, parce que « la situation tendue qui se dessine sur le continent européen justifie que la Russie tienne des consultations avec son proche allié, la Chine ». Ainsi, ajoute l’ambassadeur, « il ne fait aucun doute que cela confère une dimension extraordinaire à l'alliance russo-chinoise. Le rôle que la Chine va jouer, le cas échéant, dans l'évolution du scénario sera surveillé de près, en particulier parce que les vents d'une tempête parfaite soufflent à la fois sur l'Europe de l'Est et sur l'Asie-Pacifique ». Plus important encore, réfléchit-il, « la discussion d'aujourd'hui s'inscrit-elle dans le cadre du plan de coopération militaire entre la Russie et la Chine pour la période 2021-2025, que les deux pays ont signé le 23 novembre ? Lors de la signature du document, le ministre russe de la défense, Sergueï Choïgou, aurait déclaré : "La Chine et la Russie sont des partenaires stratégiques depuis de nombreuses années. Aujourd'hui, dans des conditions de turbulences géopolitiques croissantes et de potentiel de conflit grandissant dans diverses parties du monde, le développement de notre interaction est particulièrement pertinent ». A noter : Vladimir Poutine sera présent aux Jeux olympiques d’hiver en février prochain, invité principal de Pékin, quand les Etats-Unis et plusieurs pays européens seront volontairement absents.

A ce point, nous avons une question : Newsweek reconnaît que « l'administration Biden, qui n'est même pas en fonction depuis un an, subit les effets d'un retrait chaotique d'une guerre de 20 ans en Afghanistan ». Ce revers humiliant explique-t-il la brutalité des réactions américaines aussi bien en Asie Pacifique (l’AUKUS, le coup porté à l’allié français en Australie, etc.) que sur le front européen ? Et, plus précisément, qui, dans l’entourage du président Biden, porte directement cette curieuse stratégie, pour le moins contre productive ? Nous n’avons pas de réponse. Mais l’effet en est directement contraire à la démonstration recherchée. En Europe, on le sait. « Je pense que les Russes devraient considérer la Chine comme leur défi le plus difficile pour les prochaines décennies, sinon le siècle. Les Russes devraient être avec nous sur ce défi, et arrêter de s’ingérer dans les affaires de leurs voisins » disait encore le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki dans son entretien au Figaro (4). Mais nous le savons ici, l’Europe a ignoré les appels de la Russie (7) – et ses intérêts propres.

Cela s’appelle jouer contre son camp.

Hélène NOUAILLE
Source : La lettre de Léosthène
http://www.leosthene.com 
Date : 18 décembre 2021

 
Notes :

 (1) Le Monde/AFP, le 17 décembre 2021, Crise en Ukraine : l’OTAN et l’UE mettent en garde Moscou contre de « lourdes conséquences » en cas d’intervention militaire
https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/17/crise-ukrainienne-l-otan-et-l-union-europeenne-mettent-en-garde-moscou-contre-de-lourdes-consequences-en-cas-d-intervention-militaire_6106378_3210.html 

(2) Voir Léosthène n° 1608 du 24 novembre 2021, Les Etats-Unis testent les lignes rouges des Russes et des Chinois

(3) Euractiv, le 16 décembre 2021, Alexandra Brzozowski, Vlagyiszlav Makszimov traduction Charles Szumski, Ukraine : Les dirigeants européens rencontrent leurs homologues du Partenariat oriental
https://www.euractiv.fr/section/elargissement/news/ukraine-les-dirigeants-europeens-rencontrent-leurs-homologues-du-partenariat-oriental/

(4) Le Figaro, le 24 novembre 2021, Renaud Girard, Mateusz Morawiecki: « Nous montrons que nous faisons notre travail, que nous défendons le flanc oriental de l’Otan et de l’Union européenne »
https://www.lefigaro.fr/international/mateusz-morawiecki-nous-montrons-que-nous-faisons-notre-travail-que-nous-defendons-le-flanc-oriental-de-l-otan-et-de-l-union-europeenne-20211124

(5) Indian Punchline, le 15 décembre 2021, MK Bhadrakumar, Russia-China alliance at the tipping point
https://www.indianpunchline.com/russia-china-alliance-at-the-tipping-point/ 

(6) Kremlin.ru, le 15 décembre 2021, Talks with President of China Xi Jinping
http://en.kremlin.ru/events/president/news/67364 

(7) Voir Léosthène n° 536/2009, le 5 décembre 2009, Medvedev : Traité sur la sécurité européenne, suite
Suite ? Mais oui. Les Russes sont tenaces. Aussi, à peine dissipés les échos de son discours à Belgrade, Dimitri Medvedev soumet-il le Traité annoncé sur la sécurité européenne à ses partenaires. “ Préparer et signer un Traité de Sécurité européenne pourrait être un point de départ pour créer une zone commune de sécurité euro-atlantique et apporterait des garanties égales et fiables à tous les Etats – Je veux encore le répéter : cela s’appliquerait quelles que soient par ailleurs les alliances militaires ou autres auxquelles chacun appartient ” disait-il le 20 octobre dernier devant l’Assemblée nationale serbe. Pourra-t-on écrire un jour que la proposition initiée par Vladimir Poutine et portée par Dimitri Medvedev a été un cinquième moment fort ? Pas demain, mais après-demain ?

 
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Source : www.asafrance.fr