L’avenir et la sécurité des États membres de l’UE sera collective ou ne sera pas. Le problème actuel de l’UE est la division des États comme des industriels, le manque de confiance et le doute sur son avenir. Avec pour résultat visible, un manque de financement dans les secteurs d’avenir et dans l’industrie de défense.
Aujourd’hui, malgré les discours d’intention, l’épargne et certaines entreprises européennes fuient vers l’étranger, notamment américain, et une moitié des États de l’Union achètent avions et armes aux États-Unis. L’Union européenne est un somnambule dans un monde de coureurs de fond déterminés à gagner. N’y-aurait-il pas désormais urgence à doter le Conseil européen d’une vigie sous forme d’un conseil de sécurité européenne? Cette structure légère aurait vocation à conseiller, préparer, dans certains cas coordonner les décisions du Conseil européen sur les questions stratégiques et de sécurité européenne.
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l’UE investit trop peu pour sa défense, pour l’innovation technologique, dans son industrie et ses infrastructures. Si l’Europe veut rester libre, sûre et prospère, elle doit aujourd’hui trouver le moyen de financer puissamment ses investissements stratégiques, comme font les États-Unis et la Chine. Monsieur Draghi ne cesse de sonner l’alarme, dans le vide jusqu’à présent.
La réalité est que les capitaux européens s’en vont, pour s’investir hors d’Europe. En 2023, 148 milliards de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) sont entrés aux États-Unis et 142 en Chine. Certes la France est restée en 2024 championne d’Europe des IDE avec 1680 projets, dont 56 projets industriels pouvant créer 10000 emplois, loin devant le Royaume-Uni et l’Allemagne qui n’en a attiré que 470. Mais dans le même temps, les États-Unis ont obtenu plus de 2 100 nouveaux projets. Au bilan 50 milliards d’euros d’IDE sont sortis de l’UE.
Or l’heure est à la mise en question des institutions de Bretton Woods et des règles du droit international. L’imprévisibilité de la politique de Trump, ses indécisions voire sa pusillanimité en matière de stratégie et de diplomatie ainsi que l’affaiblissement du dollar vont entraîner de profonds changements dans les flux de capitaux internationaux. L’UE dispose d’atouts pour en récolter une bonne part : un marché ouvert, un euro stable, des infrastructures et une main d’oeuvre de qualité, des projets innovants dans le domaine des technologies duales. A condition de se montrer attractive et en capacité de contrôler la concurrence déloyale, -en particulier le dumping chinois.
La proposition de la commission européenne relative au budget pluriannuel de l’UE 2028-2034 d’un montant de 2 000 milliards d’euros parait aller dans le bon sens. Il comprend 560 milliards d’euros destinés à la création d’un «Fonds de compétitivité». Ce fonds mutuel pourrait mobiliser les ressources privées de l’UE mais aussi attirer les investisseurs privés non-européens, notamment dans les industries de défense. Il s’ajouterait aux 150 milliards du fond SAFE (‘Security Action for Europe’) décidé en mai dernier, dont les bénéficiaires viennent juste d’être dévoilés.
Toutefois l’arrivée du «Fonds de compétitivité» vers 2028 ou 2029 sera trop tardive. Car la menace potentielle russe, l’urgence du réarmement et l’afflux massif des produits subventionnés chinois exigent dès maintenant des investissements massifs pour la sécurité militaire et l’autonomie économique de l’Europe. Est-ce la priorité de la commission et de sa présidente Von der Leyen?
A Strasbourg, le dernier discours de cette dernière sur l’état de l’Union laisse dubitatif .
La France avec d’autres devrait donc pousser à faire du «Fonds de compétitivité», dès ces deux prochaines années, un véritable outil de souveraineté de l’UE, hors budget pluriannuel.
Ce fond est prévu pour mobiliser les financements indispensables aux industries et infrastructures critiques en matière de défense. S’appuyant sur la mise initiale de 500 milliards, la BCE et la BEI sauront attirer les investisseurs institutionnels (fonds de pension ou d’assurance, capitaux nomades en ETF, etc), certains États membres et les investisseurs et entreprises privés européens ou non européens travaillant dans les domaines essentiels à la défense : IA, semi-conducteurs, robotique et « dronique », quantique voire technologies vertes. Pour aller vite, il faudra probablement assouplir les réglementations européennes. C’est là une question à laisser aux spécialistes.
Suivre cette voie en accéléré pourrait redorer l’image de l’actuelle Commission, écornée après le déplorable arrangement économique conclu avec le Mercosur puis la désastreuse entrevue d’Écosse ouvrant l’UE à la junk food américaine, promettant 600 milliards d’euros d’investissements européens aux États-Unis et l’achat ruineux de gaz de schiste américain !
Elle serait surtout le signal clair de la mise en œuvre des conclusions du rapport Draghi : le lancement immédiat d’une politique commune dans les industries de défense, les technologies duales et les infrastructures ; l’affichage d’une volonté nouvelle de l’Union pour stopper le sous-investissement et la fuite des capitaux; le signe de la détermination de celle-ci à tenir son rang géopolitique dans le bouleversement du monde et la course mondiale aux armements.
L’UE a le potentiel et les ressources pour devenir l’un des trois pôles économiques mondiaux : des capitaux abondants, une épargne solide, une base industrielle de défense innovatrice, des laboratoires de pointe et les institutions financières capables de piloter les investissements. Autant d’atouts majeurs pour mobiliser les investissements de défense militaire et de sécurité.
Mais la commission actuelle fait preuve depuis janvier dernier de singuliers silences et d’aveuglement. Elle montre une coupable timidité face aux incartades de la Hongrie et de la Slovaquie, pourtant nains démographiques et économiques, en matière de sécurité commune. Plus grave pour l’image, elle a paru se soumettre piteusement aux exigences de l’ogre Trump en contrepartie d’une vague promesse de soutien américain à l’éventuel engagement d’une force de garantie en Ukraine….
Le discours sur l’état de l’Union prononcé par Ursula von der Leyen promettait d’envoyer un message clair de redressement : l’Europe investit et construit sa défense. Malgré le ton résolu qu’elle a adopté pour l’indépendance de l’Union en matière de défense, de technologie et d’énergie et sa proposition de décision à la majorité qualifiée en matière de politique étrangère, elle est pourtant apparue fragile et contestée, sans projet bien articulé ni appui clair des États membres.
Les provocations russes, les signaux isolationnistes contradictoires adressés par l’administration Trump, les risques de submersion de l’économie par la Chine seront-ils des arguments suffisants pour que la France et la Pologne, associées à d’autres États membres au contact de la Russie, puissent donner l’indispensable impulsion à la commission européenne et à sa présidente pour mettre en route sans délai le fond de compétitivité et ses ressources supplémentaires?
La commission est une belle mais lente et lourde machine. Mais une machine sans véritable vigie stratégique car telle n’est pas sa mission. C’est pourquoi il serait grand temps de doter l’Union de cette vigie sous la forme d’un «conseil de sécurité européenne». Cet organe politico-militaire attaché au Conseil européen serait chargé de conseiller et préparer les réunions des chefs d’États et de gouvernements sur les questions stratégiques et touchant à la sécurité européenne. Son bureau permanent, une structure légère, politique et militaire de haut niveau, serait en liaison constante avec les structures analogues des États membres. Sa mission serait de conseiller, coordonner, préparer les décisions à prendre dans son domaine de compétence; puis en contrôler la mise en œuvre dans les services de la commission. Par exemple, relancer la stratégie européenne de défense (EDIS), accélérer le programme EDIP pour l’industrie de défense, surveiller l’emploi des 150 milliards du programme SAFE et du fond de compétitivité et surtout préparer une rationalisation et un regroupement fonctionnel de la base industrielle de défense européenne trop morcelée.
Mesures simples qui amélioreraient l’interchangeabilité des forces des Etats membres et feraient progresser la construction d’une défense de l’Europe.
GCA(2s) Robert Meille


