Parler aujourd’hui d’« esprit de défense » à une génération nourrie d’inclusion, de conscience écologique, de féminisme ou de justice sociale, c’est parfois comme proposer un cours de latin à un adepte de podcasts : on sent une légère distance. Le terme évoque, pour beaucoup, un vieux meuble républicain : respectable, sans doute, mais légèrement poussiéreux. À l’inverse, les causes contemporaines paraissent plus généreuses, plus ouvertes, plus universelles. Bref, plus fréquentables.
Et pourtant, cette opposition apparente pourrait devenir un malentendu fécond, à condition de parvenir à nouer un dialogue.
Car que défendent, au fond, ces engagements modernes ? La dignité de chacun, la protection des plus vulnérables, l’égalité des droits, la liberté d’être soi-même. Bref, une exigence de justice. Très bien, mais une question mérite d’être posée à ce stade, calmement : qui protège concrètement les conditions permettant à ces principes d’exister lorsque le réel décide de se montrer moins coopératif que prévu ?
Les libertés publiques ne poussent pas spontanément dans les jardinières de l’Histoire. Elles reposent sur un cadre politique stable, des institutions solides, une capacité collective à résister aux crises, aux violences et aux pressions extérieures. En d’autres termes : sur une forme de sécurité… que l’on croit éternelle jusqu’au jour où elle ne l’est plus. Catastrophes naturelles, cyberattaques, conflits, crises majeures : le monde a parfois la délicatesse de rappeler qu’il ne lit pas nos manifestes.
L’esprit de défense mérite donc peut-être une réhabilitation. Non comme une nostalgie martiale, encore moins comme une exaltation guerrière — l’époque n’a déjà pas besoin de davantage d’hystérie — mais comme une lucidité collective face aux fragilités du monde réel. Car le réel possède ce défaut irritant : il résiste aux slogans. Protéger peut vouloir dire secourir, anticiper, résister, reconstruire — et parfois dissuader — ceux qui trouveraient nos principes charmants mais facultatifs.
On peut rêver d’un monde où la force deviendrait inutile. C’est même une aspiration respectable. Mais organiser une société uniquement sur cette espérance revient un peu à supprimer les extincteurs parce qu’on croit profondément à la prévention des incendies. L’intention est noble ; la méthode, plus aventureuse.
Le plus intéressant est peut-être ailleurs : l’esprit de défense n’est pas contradictoire avec les valeurs humanistes contemporaines. Il peut même en être la condition de possibilité. Défendre un pays démocratique, ce n’est pas seulement protéger un territoire ; c’est préserver un espace où l’on peut débattre librement, contester, créer, aimer et penser sans autorisation préalable. Et ce n’est pas l’apanage des seuls militaires ; c’est une responsabilité pleinement citoyenne aux fondements de la culture démocratique.
Encore faut-il accepter cette idée simple : tout ce qui a de la valeur mérite parfois d’être protégé autrement que par des hashtags.
Ainsi compris, l’esprit de défense n’est plus une nostalgie militaire. C’est simplement le refus naïf de croire que la liberté, la paix et nos principes se défendent tout seuls. C’est intemporel et éternel.
Finalement, l’esprit de défense aussi… c’est bien plus que tendance.
VAE (2S) Xavier Païtard


