« La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires », aurait déclaré Clemenceau. La formule est restée célèbre. Faudrait-il désormais considérer que la réflexion stratégique est une chose trop sensible pour être laissée… à d’anciens militaires ?
Depuis plusieurs années, les officiers généraux en deuxième section participent activement au débat public. Ils écrivent, enseignent, interviennent dans les médias, publient des ouvrages ou des tribunes. Leur expérience opérationnelle et stratégique éclaire utilement des sujets qui concernent directement la sécurité de notre pays.
Or, un cavalier de la récente loi de programmation militaire modifie subrepticement dans son article 28 le statut des officiers généraux : il prévoit désormais que les officiers généraux en deuxième section pourront faire l’objet de sanctions disciplinaires du premier groupe – avertissement, réprimande ou blâme ministériel – alors qu’auparavant seule existait la radiation de la deuxième section.
Présentée comme une gradation plus équilibrée des sanctions, cette évolution soulève pourtant une question essentielle : sur quels critères ces sanctions pourront-elles être prononcées ? Aucune définition précise n’est apportée. Aucun véritable débat n’a eu lieu sur les limites entre le devoir de réserve, auquel nul ne songe à se soustraire, et la liberté d’expression de citoyens qui ne sont plus en activité.
Cette absence de clarification est d’autant plus surprenante qu’elle intervient dans un contexte où les enjeux stratégiques n’ont jamais autant nécessité un débat public éclairé. Faut-il vraiment décourager ceux qui disposent de plusieurs décennies d’expérience du commandement et des opérations de partager leur réflexion ?
Le sentiment d’une certaine défiance est renforcé par les révélations du Canard enchaîné du 2 avril dernier, faisant état d’un fichier recensant, commune par commune et « étoile par étoile », les généraux élus… et même ceux qui ne l’ont pas été. Sans céder aux procès d’intention, on peut s’interroger sur l’utilité d’un tel inventaire. À croire que les étoiles brillent davantage lorsqu’elles figurent dans un tableau Excel que lorsqu’elles éclairent le débat public…
Une démocratie solide n’a rien à craindre de la parole de ses anciens chefs militaires, dès lors qu’elle s’exprime dans le respect des lois et des intérêts fondamentaux de la Nation. Elle aurait davantage à perdre en laissant s’installer l’autocensure.
Le devoir de réserve est une nécessité. Le silence imposé ne saurait devenir une facilité. Entre les deux existe un équilibre subtil qu’il convient de préserver avec vigilance.
On peut toujours réduire le nombre de généraux qui s’expriment. Cela ne réduira malheureusement ni le nombre des crises, ni celui des menaces auxquelles la France est confrontée. Une démocratie sûre d’elle-même écoute ceux qui ont servi ; elle ne les classe pas dans un fichier et ne les dissuade pas de prendre la parole.
VAE (2S) Xavier Païtard


