L’Œil de l’ASAF
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L’ŒIL DE l’ASAF MARS 2026 :
2026 : ET SI NOTRE « ÉTRANGE DÉFAITE » ÉTAIT DEVANT NOUS ?
Que nous dira Marc Bloch sous la voûte tutélaire du Panthéon ? Quiconque parle avec assurance de défense nationale serait bien inspiré de relire L’Étrange Défaite avant le 23 juin. Car le livre de Marc Bloch n’est pas seulement le récit d’un effondrement militaire ; c’est l’autopsie d’une illusion collective. En 1940, la France ne manquait ni de soldats courageux ni d’armements honorables. Elle manquait de lucidité.
La question qui dérange est simple : sommes-nous certains d’être plus lucides aujourd’hui ?
Nous répétons à l’envi que le monde est dangereux, que la guerre est de retour en Europe, que les menaces hybrides prolifèrent. Nous votons des lois de programmation militaire ambitieuses. Nous modernisons la dissuasion nucléaire. Très bien. Mais Bloch nous rappellerait que le danger ne réside pas d’abord dans l’insuffisance des moyens — il réside dans le décalage entre la réalité du conflit et la représentation que s’en font les élites.
En 1940, l’état-major pensait en termes de guerre passée. En 2026, sommes-nous certains de ne pas préparer une guerre rassurante, conceptuelle, budgétairement planifiable — alors que les conflits réels sont chaotiques, technologiques, industriels et informationnels ? Le champ de bataille contemporain est saturé de drones bon marché, d’algorithmes, de cyberattaques, de campagnes de désinformation. La supériorité ne se mesure plus seulement en tonnes d’acier, mais en vitesse de décision et en capacité d’adaptation.
Or c’est là que le doute s’installe. Notre appareil stratégique est-il assez agile ? Nos procédures sont-elles compatibles avec la brutalité d’un conflit de haute intensité ? Les chefs sont-ils entraînés à l’accélération cognitive ? Notre industrie peut-elle produire plus vite et dans la durée ? Ou bien persistons-nous à croire que la guerre sera courte, contenue, lointaine ?
Bloch insistait sur la rigidité du commandement et l’aveuglement des élites. Le mot est brutal, mais il mérite d’être reposé : l’aveuglement. Non pas l’ignorance — les informations abondent — mais l’incapacité à en tirer des conséquences inconfortables. Accepter que la conflictualité soit structurelle. Accepter que la paix soit fragile. Accepter que la puissance ait un prix.
Plus dérangeant encore : la défense n’est pas qu’une affaire de militaires. La guerre moderne engage la nation tout entière. Infrastructures numériques, énergie, chaînes logistiques, cohésion sociale. Une société fracturée, désinformée, méfiante envers ses institutions est une société vulnérable. La résilience n’est pas un slogan, c’est une culture.
La véritable leçon de Marc Bloch n’est pas technique. Elle est morale et intellectuelle. Une nation peut disposer d’excellents équipements et perdre par défaut d’imagination stratégique. Elle peut proclamer sa puissance et découvrir, trop tard, que son organisation ne suit pas.
En 1940, la France a découvert que ses certitudes étaient obsolètes. En 2026, le risque n’est pas la faiblesse déclarée, mais la confiance confortable. La prochaine « étrange défaite » ne viendrait pas d’un manque de bravoure, mais d’un excès de routines.
La défense commence par une discipline rare : regarder le réel sans se raconter d’histoires. Bloch nous aura prévenus. Reste à savoir si nous avons le courage d’écouter.
VAE (2S) Xavier Païtard
