Une fois n’est pas coutume: le billet d’humeur du mois de septembre sera un coup de coeur que nous vous invitons à partager avec vous.

 

Le 1er Septembre,le général Burkhard, chef d’état-major des armées fera son adieu aux armes. Son départ en limite d’âge est normal. Il ne relève ni d’une dissension au sommet de l’Etat ni d’une démission, comme voudrait le faire croire intriguants, influenceurs ou cibleurs professionnels.

Pendant deux ans en tant que CEMAT puis quatre ans comme CEMA, le général Burkhard a conduit une profonde transition de notre modèle militaire. Nous sommes passés d’une force expéditionnaire, restreinte, totalement professionnalisée, orientée vers les OPEX et la lutte antiterroriste, à une armée en train de se construire en outil pour la «haute intensité ».

Très tôt, dans les tout premiers parmi les responsables militaires occidentaux, il identifie le changement d’ère et tire les conséquences du retour des empires révisionnistes, avides de revanche. En octobre 2021, au moment où l’on constate l’inadéquation de la revue stratégique 2018, il imprime vivement sa marque en imposant une audacieuse « vision stratégique ». Pointant la dégradation géopolitique du monde, le durcissement des menaces et des engagements opérationnels et la course à la maîtrise des espaces communs dans l’espace, le cyber et sur les mers, il pose l’ambition de «gagner la guerre avant la guerre ». Adieu le classique « paix, crise, guerre », place au paradigme « compétition, contestation, confrontation »! Pour la France, puissance d’équilibre, il s’agit maintenant de se préparer à une guerre majeure, polymorphe, touchant tous les milieux et tous les champs de conflictualité. Gagner la guerre avant la guerre requiert des armées durement entraînées, solidement armées et massifiées. Cette dissuasion élargie exige aussi de raffermir les forces morales de la Nation, donc de réveiller à tous niveaux l’esprit de défense du citoyen à l’entreprise.


Convaincant et déterminé, le général Burkhard sait gagner les politiques à sa vision stratégique. En six ans, sans dévier de son programme, il réussi plusieurs réformes majeures.
➢ Les dividendes de la paix de la fin du XXème siècle n’auront été qu’un vain rêve fugace. Un changement radical de posture est urgent pour dissuader des puissances aggressives et desinhibées. Autrement dit préparer les armées et la nation à des conflits symétriques et longs, sous le signe de la haute intensité. Son mandat de CEMAT est consacré à la mise sur pied de « l’armée de combat » initiée par son prédecesseur et au durcissement de l’entraînement. Pour la première fois depuis Kecker Spatz (1988), un grand exercice ORION du niveau divisionnaire est préparé. Il est réalisé avec succès en 2023. Les leçons en sont tirées. Devenu CEMA, il amplifie l’effort au niveau interarmées et imprime à- nouveau sa marque à la revue stratégique de 2022 puis à son actualisation de 2025. Infatigable lanceur d’alerte, il avertit encore le 11 juillet dernier que la Russie est devenue une « menace durable, proche et dimensionnante ».

➢ Fort de son expérience africaine, il est conscient des changements sociaux, économiques et politiques qui secouent l’Afrique comme de la montée de nouvelles élites africaines décidées à prendre en main la souveraineté de leurs Etats. Il fait comprendre combien nos bases militaires permanentes offrent des arguments en or dans la guerre informationnelle à tous nos compétiteurs en Afrique, notamment les Russes du groupe Wagner mais aussi les Turcs, les Chinois voire les Américains. Il faut donc « atténuer l’empreinte du pied » en Afrique pour mieux agir depuis « derrière l’horizon ». Une nouvelle stratégie militaire de partenariat de mission, au cas par cas, est ainsi en gestation pour offrir un appui militaire souple et discret aux partenaires africains intéressés. De 2022 à 2025, toutes les bases militaires permanentes françaises, y compris celle du Cap Vert, sont rétrocédées aux gouvernements. Sauf Djibouti, en raison de sa position stratégique et de la présence de quatre bases étrangères, toutes mises en location par le gouvernement djiboutien.

➢ Le général Burkhard aura présidé à la mise sur pied de guerre, certes inachevée à ce jour, des armées de terre, de mer et de l’air. Il a aussi poussé à la naissance de nouveaux outils transverses, défensifs et offensifs, dans les champs de conflictualité émergents que sont l’espace, les domaines cyber et informationnel et l’influence.

Par exemple, le Commandement pour l’Afrique élabore et met en oeuvre la nouvelle stratégie africaine mais il coordonne aussi la riposte aux fake news anti-françaises en Afrique.

➢ Le dernier chantier majeur ouvert par le GA Burkhard est celui de la réserve opérationnelle. Aujourd’hui, l’armée de terre, toujours en surchauffe, pourrait difficilement projeter plus de 15000 hommes dans la durée aux frontières de l’Europe.

D’où l’importance essentielle de la réserve opérationnelle des trois armées. Et l’ardente obligation de doubler en premier lieu la réserve opérationnelle de l’armée de terre, vivier de soldats entraînés au combat d’infanterie, avec l’objectif de la faire passer de 40000 hommes médiocrement formés en 2024 à 80000 hommes solidement entrainés et équipés en 2030.

Chantier complexe tant les obstacles internes sont encore nombreux. Epaisseur des dossiers de candidature, complexité administrative parfois ubuesque des convocations, disponibilité de la ressource mal connue, plans de formation perfectibles, noyaux d’encadrants d’active souvent en fin de carrière: ces facteurs bloquants ne favorisent pas la fidélisation des réservistes. Malgré les conventions conclues avec les entreprises, il faut ajouter en externe les réticences de beaucoup de patrons de PME et d’ETI, y compris dans la BITD, à octroyer à leurs salariés réservistes les 30 jours par an nécessaires à leur entraînement. Le lien est clair entre une meilleure prise de conscience dans la tête des dirigeants des menaces d’espionnage, de cyberattaques ou de prise de contrôle capitalistique par leurs compétiteurs et l’entraînement de leurs salariés . C’est le sens des conventions Promilès lancées par le général Burkhard à l’été 2022.


En ces jours de passation de consignes, la communauté militaire tout entière devrait reconnaître l’oeuvre considérable qui a été accomplie et en remercier chaudement le général d’armée Burkhard. Il a anticipé avant l’agression russe et préparé le réveil stratégique de la France et de l’Europe. Il a su tourner la page d’une stratégie africaine largement périmée en posant les bases d’une nouvelle approche. Avec le début du renouveau des réserves, il est aussi parvenu à donner une expression concrete à la volonté de défense de la Nation.
Il est possible d’affirmer qu’en préparant les armées et les Français à la guerre de haute intensité, il a crédibilisé la dissuasion nucléaire et conventionnelle française et contribuer à préserver la paix en Europe.

Nous ne l’oublierons pas.

GCA(2S) R Meille et VAE(2S) X Païtard