Les faits

Dans le sillage de la révolution de Maïdan, l’Ukraine crée trois institutions indépendantes: en 2015, le Bureau national anticorruption d’Ukraine ( NABU), agence chargée de lutter contre la corruption
et le SAPO, bureau spécialisé chargé de conseiller le Procureur général. En 2016 , une juridiction spécialisée est mise en place l’Agence nationale de prévention de la corruption ( NACP) .
Ce sont les trois piliers de la lutte anti-corruption en Ukraine. Malgré les progrès réalisés, ces institutions sont loin d’être parvenues à juguler la corruption, défi structurel majeur du pays, profondément enraciné dans les mentalités à cause du poids des réseaux oligarchiques.
Le 22 juillet 2025, le parlement ukrainien adopte à la sauvette un projet de loi qui place de fait le NABU et le SAPO sous l’autorité du Procureur général, nommé par le gouvernement. Le texte est voté dans la précipitation, moins de 24 heures après son dépôt. Il est immédiatement promulgé. Ses défenseurs affirment qu’il « clarifie » les compétences des agences.
Le NABU et le SAPO dénoncent aussitôt une remise en cause de leur indépendance. Ils appellent publiquement à rétablir cette dernière.
Dès le 23 juillet, des rassemblements ont lieu à Kiev, Kharkiv, Lviv et Odessa. Ils rassemblent de nombreux jeunes, activistes et vétérans de guerre scandant « Honte ! » et « Veto au projet ! ».
Le sens de l’évènement
En temps de guerre, la tentation est grande de concentrer les pouvoirs exécutifs pour gagner en efficacité: un fréquent syndrome de « mal nécessaire » que les autorités de Kiev n’ont pas su éviter. C’était oublier combien de nombreux citoyens ukrainiens sont ulcérés par les malversations. Oublier aussi qu’ils perçoivent les atteintes à l’indépendance judiciaire comme une trahison. Les manifestants ont su rappeler que depuis 2014 la lutte contre la corruption est au cœur du projet de modernisation de l’État ukrainien et de son alignement sur les standards européens.
Ces raisons ont été assez fortes pour pousser de nombreux Ukrainiens a manifester dans la rue, en pleine guerre, pour la première fois depuis février 2022, brisant ainsi le tabou de la critique publique du pouvoir en temps de guerre.
Ces rassemblements de grande ampleur ont duré six jours, sans incident majeur, symbolisant l’épanouissement d’une mobilisation citoyenne déterminée à défendre l’état de droit.
Face à la réaction populaire, l’Union européenne et le Fonds monétaire international ont haussé le ton avertissant de la possibilité du gel des aides en cas de recul démocratique.
Au bout de six jours, le président Zelensky a retiré la loi et a présenté un nouveau projet restaurant l’indépendance du SAPO et du NABU.
La réaction citoyenne illustre la maturité de la société civile ukrainienne, prête à défendre ses « lignes rouges » démocratiques, même sous les bombes. Les Ukrainiens nous disent que la guerre ne justifie pas l’abandon des principes républicains. Ils nous rappellent que la lutte contre la corruption est une pierre angulaire de l’état de droit, qui n’est pas lui-même un luxe de temps de paix : il constitue au contraire la base du combat pour la liberté et la souveraineté.
L’évènement apporte une preuve du mûrissement de l’ identité politique du pays, indissociable de la lutte contre l’agresseur russe. Quel cinglant démenti à la propagande du pouvoir russe prétendant dénazifier le pays et libérer le peuple !
GCA(2s) Robert Meille


