Davos n’est plus un forum, c’est un décor. Avec Donald Trump, le vernis multilatéral craque et la réalité s’impose : le monde n’obéit plus aux incantations mais aux rapports de force. Le nouvel ordre mondial est brutal, assumé, transactionnel. Technologie, commerce, énergie, sécurité : tout est instrumentalisé, tout se négocie en position de puissance. L’IA devient champ de bataille, les chaînes de valeur se verrouillent, la souveraineté économique redevient un impératif stratégique. Pendant que les États-Unis parlent domination et intérêts vitaux, Davos s’accroche encore aux mantras de la régulation et du consensus.

Alors sonne le branlebas pour l’Europe. Dans un monde de carnivores, elle persiste à raisonner en herbivore. Or on ne survit pas longtemps en broutant pendant que les autres chassent. Si elle ne réapprend pas à penser puissance, industrie et souveraineté, l’Europe ne sera pas marginalisée par accident, mais par naïveté.

Mon ami Pierre Buhler, ancien ambassadeur à Varsovie, le dit très bien dans sa tribune du 21 janvier dans Les Échos, qu’il m’a autorisé à vous livrer. Je m’y empresse avec plaisir ci-dessous. Écrite avant Davos et le sommet européen du 22 janvier, elle n’en reste pas moins d’une brûlante actualité : rien n’a changé.

VAE(2s) Xavier Païtard

« J’ai remporté trois fois la présidentielle (… ) je dirige le pays et le monde », confiait Donald Trump en avril 2025 au mensuel the Atlantic. Le même Donald Trump exultait en janvier lorsque la lauréate du prix Nobel de la paix Maria Machado lui a remis sa médaille, un geste qualifié d’« absurde » en Norvège et ailleurs en Europe. Peu après, le président américain envoyait au Premier ministre norvégien une lettre pour s’indigner que son « pays ait décidé de ne pas lui attribuer le Prix Nobel pour avoir mis fin à huit guerres », concluant que « le monde ne sera pas en sécurité tant que les États-Unis n’auront pas un contrôle total et absolu du Groenland ». Au même moment, il envoyait à une soixantaine de dirigeants du monde une invitation à siéger au sein d’un « conseil de la paix », une « organisation internationale (visant à) garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par les conflits » dont, en tant que « président fondateur », il nommerait et révoquerait les membres. Ceux-ci se verraient proposer un mandat de 3 ans, qui pourrait devenir permanent à condition de verser un milliard d’euros destinés à financer la reconstruction de Gaza. L’annonce d’un refus français d’y siéger a transformé l’invitation en injonction, avec la menace d’imposer des droits de douane de 200 % sur les vins et le champagne français…

Cet enchaînement burlesque évoquerait Alfred Jarry et son Ubu roi n’était l’enjeu de l’épreuve majeure qui se profile entre les Européens et leur protecteur américain, une épreuve qu’on a senti approcher au fil des foucades de Trump. Mais elle a pris une tournure plus concrète lorsqu’après que les États-Unis ont brandi la menace d’user de la force pour faire main basse sur le Groenland, huit pays européens ont choisi de dépêcher sur l’île, à l’invitation du gouvernement danois, de petits détachements militaires. Ce geste symbolique était assorti d’une déclaration ferme exhortant les États-Unis à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale du Groenland, « qui appartient à son peuple ». Loin de dissuader Trump, il a déclenché son ire. Au motif qu’il y avait là un « jeu très dangereux qui a entraîné un niveau de risque insoutenable », le président américain a répliqué en menaçant les pays concernés de droits de douane supplémentaires de 10 % d’abord, puis de 25 % en juin tant qu’un accord sur le Groenland ne serait pas conclu avec les États-Unis.

Si Trump a montré, avec l’Iran, qu’il savait reculer, la situation est très différente avec son obsession du Groenland, qui justifie une intransigeance sans concessions. La seule question ouverte est de savoir si les Européens auront la volonté et les moyens de se mettre en travers du chemin. Le Conseil européen du 22 janvier sera l’heure de vérité pour l’Union européenne et sa capacité à présenter un front uni face à une entreprise de dépeçage d’un de ses États membres. Les dissonances manifestes entre Européens, partisans, pour certains, de la fermeté, pour d’autres du « dialogue », de la « négociation », voire de l’alignement pur et simple sur les États-Unis augurent davantage d’une cacophonie que d’une symphonie. L’évocation de l’instrument anti-coercition – « bazooka » – ou de la réactivation d’un plan initial de représailles à hauteur de 93 Mds de $ de droits de douane sur les importations américaines en Europe ne semble pas avoir eu le moindre effet dissuasif. Trump a d’ores et déjà dit sa conviction que les dirigeants européens – il en rencontrera certains à Davos – ne « vont pas résister beaucoup ». La journaliste Isabelle Lasserre avait discerné, dans la posture des Européens vis-à-vis de l’agression de l’Ukraine par la Russie, l’ombre des « fantômes de Munich ». Ils risquent fort de se réveiller au Groenland si l’Europe ne réalise pas que l’heure du sursaut a sonné.

Pierre Buhler