Il est temps que la France et l’Europe réagissent aux méthodes du président Trump.
En l’espace de quelques mois, le président américain s’attribue bruyamment le mérite d’avoir mis fin à plusieurs conflits dans le monde : cessez le feu dans la guerre aérienne indo-pakistanaise en juillet, même si l’Inde nie le rôle de la médiation américaine; fin des hostilités dans la zone des

frontières contestée entre la Thaïlande et le Cambodge; accord de paix signé en juin à Washington par le président de la RDC, Tshisekedi et le président rwandais, Paul Kagame, même si les combats ont repris dans l’est de la RDC; appui décisif accordé à Israêl pour mettre l’Iran et ses proxis yéménites à genoux.
La mise en oeuvre des accords arrachés ou imposés par M Trump et son administration et l’histoire diront vite s’il ne s’agit que d’arrangements ficelés à la va-vite et destinés à voler en éclat dès le premier incident ou bien d’accords durables. Quant au prix Nobel pour la paix, laissons le comité ad hoc en juger et contentons nous de rire du comique des situations nées de la vanité des honneurs chez tant d’hommes…
Pourtant les faits sont là, têtus. Notre planète n’a jamais été autant surarmée, ni les flambées guerrières si nombreuses. Les équilibres de la guerre froide sont bel et bien disloqués depuis les dernières années du XXème siècle, balayés par les politiques unilatérales américaines de Reagan à Obama et par le roidissement idéologique d’une Russie qui refuse d’admettre son déclassement international. Dans ce monde en pleine recomposition, l’Europe, premier marché économique mondial mais lilliput démographique et nain militaire est inexistante, désemparée et ignorée voire moquée. La France ne parvient plus à faire entendre ses valeurs universalistes et est rejetée d’Afrique de l’Ouest malgré son deuxième réseau diplomatique mondial, ses atouts militaires et ses pépites industrielles dans la défense, le nucléaire, les transports, les travaux publics ou l’eau. De fait l’UE et ses 27 états, réunis dans la foi du multilatéralisme et de la paix par le doux commerce se découvrent hors course.
Dans le même temps, les Etats-Unis, qui sentent leur empire décliner face à la Chine et à l’Inde, affirment leurs prérogatives de manière encore polie et diplomatique sous les présidences Obama et Biden ou avec une brutalité de voyou sous Trump. Non seulement les équilibres de la guerre froide sont rompus mais la solidité de l’alliance atlantique est en question.
L’accord signé ce vendredi 8 août à Washington entre le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, et le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, sous le regard béat du président américain est à cet égard saisissant.
En tribune: la France et ses liens historiques, diplomatiques avec l’Arménie assortis de promesses de livraisons d’équipements militaires et de missiles AC. Et l’accord négocié par Ursula von der Leyen avec l’Azerbaïdjan, « partenaire fiable » en juillet 2022 pour la livraison de gaz vers l’Europe via le gazoduc TAP reliant la Caspienne à l’Italie par la Turquie: soit 10 milliards de mètres cubes de gaz par an aujourd’hui, doublés en 2027, dont la moitié fournie par TotalEnergies sur le site d’Absheron. Ces vieux soutiens d’Erevan et premiers clients de Bakou ahuris d’être mis de côté, marginalisés et méprisés par l’irruption américaine dans le Sud Caucase.
Car sur scène, les Etats-Unis de Donald Trump ont su faciliter la négociation directe entre les dirigeants des deux pays sans craindre d’empiéter sur le pré carré de Poutine. Conscients de l’affaiblissement de Moscou dans le Caucase, du refroidissement du lien entre Arménie et Russie après la guerre du Haut-Karabach, des tensions démographiques et économiques apparues entre Bakou et la Russie et informés du sentiment anti-russe croissant des peuples du sud du Caucase, ils ont joué d’audace et planté leurs jalons avec la signature d’un moratoire qui prévoit la réalisation d’un corridor construit et protégé par des sociétés privées américaines.
En somme, audace et détermination contre frilosité et indétermination !
La « TRIPP » (Trump Route for International Peace and Prosperity) reliera l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan sur 30 km sur le territoire de la province arménienne de Siunik, le long de la frontière iranienne, par des canaux multimodaux routiers, ferroviaires, gaziers et d’information. Le développement, la gestion et la sécurité de la nouvelle route seront accordés pour 99 ans à des sociétés privées américaines et à leurs services de sécurité. Un « deal » d’agent immobilier mais, il faut le reconnaitre, un coup de génie qui va faire d’un outil géostratégique majeur une opération économique américaine rentable.
Pour la première fois de toute l’histoire du Caucase, des compagnies de sécurité militarisées américaines auront une présence permanente dans une région traditionnellement dominée par la Russie.
En corollaire, le corridor offrira des retombées financières sous forme de droit de péages à une Arménie reconnaissante. La Turquie sera redevable aux Etats-Unis de lui avoir ouvert un continuum territorial avec l’allié azerbaïdjanais et, au-delà, vers le pétrole et le gaz de l’Asie centrale. L’Amérique de trump aura affaibli un peu plus l’Iran en coupant ses flux commerciaux traditionnels avec l’Arménie et infligé un uppercut à Moscou dans son arrière cour. Désenclavant toute la région en direction non plus du Nord mais de l’Ouest, sous la supervision des Etats-Unis, l’initiative est à coup sûr bénéfique pour la stabilité régionale et pour les intérêts économiques américains. A condition toutefois que le projet d’accord « TRIPP », non encore signé , soit finalisé par les deux parties sans sabotage par deux perdants dans l’affaire, la Russie et l’Iran.
Le troisième perdant est silencieux et comme effacé du jeu. Il faut regretter l’inaction et le silence abyssal de l’UE en général et de la France en particulier. Par manque de vision stratégique, affaissement de la volonté, pusillanimité, peur de déplaire au pouvoir moscovite et discorde interne une triple occasion a été perdue.
D’abord celle –de faire entendre la voix de la France, forte d’une longue histoire partagée et de sa vivante communauté de Français de culture arménienne. Puis celle de rester acteurs politiques pour la défense de nos intérêts français et européens dans la région et non pas spectateurs, certes riches mais impuissants , pour les trente ans à venir. Et surtout- l’occasion de ne pas faire la nouvelle démonstration de notre incapacité collective à promouvoir une alternative coordonnée crédible au bulldozer américain dans la guerre idéologique et économique que M Trump livre au vieux continent (alors même que les divergences entre les 27 sur la situation de cette marche européenne sont plutôt faibles et que les enjeux y sont moins lourds que sur les droits de douane).
L’analyse de cet exemple secondaire mais emblématique des manoeuvres américaines pour accentuer la domination économique et l’emprise militaire de l’empire, et saper au passage la fragile unité européenne, peut aider à la prise de conscience de la malignité de la guerre qui nous est livrée. En gardant l’espoir d’une espérance de sursaut français et européen.
GCA(2S) Robert.Meille
mis à jour le 20 août 2025 à 23:00


