« Et pourtant, elle tourne… » : LIBRE OPINION du général (2s) Bernard MESSANA

Posté le vendredi 27 octobre 2017
« Et pourtant, elle tourne… » : LIBRE OPINION du général (2s) Bernard MESSANA

Il y a nombre d’années, s’adressant aux élèves-officiers de l’Armée de Terre en formation à Saint-Cyr Coëtquidan, M. Jospin, alors Premier Ministre, leur rappelait la phrase du Maréchal Lyautey, « celui qui n’est que militaire est un mauvais militaire ». Le propos du Ministre sonnait là comme un avertissement, un appel en quelque sorte à savoir « dépasser » l’uniforme. 

Cet appel, M. Macron, Président de la République, l’a récemment reformulé à sa manière dans les colonnes de l’hebdomadaire Le Point. Parlant des personnels militaires, il affirmait : « Nous devrons engager une réflexion profonde sur la condition militaire. C’est d’autant plus nécessaire qu’ils ont collectivement un rôle à tenir, au delà même de l’action opérationnelle. Un rôle d’exemple ».

 

Le CEMA d’hier et le Président d’aujourd’hui


Etrangement, à ces propos présidentiels stimulants et libérateurs, aucun Alléluia n’a retenti dans les casernes. Quant aux commentateurs politiques, ils ont résolument ignoré cette volonté du Président Macron. Celui-ci ne venait-il pas, en effet, de « démissionner » un chef d’état-major des Armées (CEMA) coupable justement d’avoir été exemplaire en dénonçant, avec raison, le caractère « intenable » de la situation des Armées. Mieux valait donc sans doute ne pas souligner cette contradiction,  au risque d’être accusé de se gausser d’un Président à la « pensée complexe » se livrant, dans le même temps, à des actions parfaitement divergentes.

Contradiction pourtant bien étrange ! Alors que le politique déclarait vouloir d’un militaire  débarrassé de sa rigidité qui paralyse l’intelligence, interdit le débat, un militaire en somme qui se « civilise » en discutant, proposant, s’opposant, aux antipodes de l’automate muet claqueur de talons,… voilà que celui qui s’y hasarde est châtié !

 

Mais le CEMA s’était-il vraiment « civilisé » ? Malgré la rudesse relative de certains de ses propos, - le « se faire baiser » du CEMA vaut bien le « bordel » du Président-, la question semble oiseuse tant le personnage savait dire les choses avec une netteté judicieusement tempérée  par une parfaite courtoisie, et imprégnée du fervent espoir de voir un politique clairvoyant décider des mesures évidentes espérées. Ce ne fut pas le cas.

Ce ne fut pas le cas car les propos du CEMA disaient certes une vérité que tous les citoyens informés connaissaient, et partageaient. Mais, face au politique, le CEMA était un homme seul, il était UN soldat, il n’était pas LES soldats. Et il n’était pas leur « chef ». Comme a tenu à le rappeler le Président, le « chef », c’était Lui. Ce ne fut pas le cas aussi car les Armées, en les personnes des trois chefs d’état-major (CEM), -Terre, Air, Mer-, n’avaient pas fait bloc autour du CEMA comme ils avaient su le faire, dit-on, quelques années auparavant, au nom d’intérêts budgétaires communs. Cette fois, par contre, l’observateur pourra penser que les CEM ont surtout vu dans cet épisode navrant plus une opposition de forme entre Président et CEMA qu’un divorce sur le fond. Effectivement, un CEMA rompu dans l’art de traiter avec le précédent Président que les insolents qualifiaient de « Pépère » risquait d’importuner, par ses méthodes volontaristes, un nouveau Président dit « jupitérien ». Ce fut bien le cas.

 

 

Les Armées après le changement !

 

En effet, sur le fond, comment ne pas constater que le nouveau CEMA, à peine intronisé, s’est inscrit d’emblée, dès son premier ordre du jour, dans la tradition de son prédécesseur dont il a loué la « lucidité », « l’énergie », « l’infatigable engagement ». S’il s’est autorisé à tenir ce langage, ce n’est évidemment pas par goût de la provocation. C’est qu’il savait que le Président était parfaitement conscient de la justesse du diagnostic de son ancien CEMA. Seul différait, dans la forme, le moyen de traiter le patient, le protocole.

On connaît aujourd’hui, plus ou moins, celui décidé par le Président : 2% du PIB seront accordés aux Armées à l’horizon 2025, hors pensions, ceci au prix d’un effort financier annuel indéniable. Reste que de nombreux nuages assombrissent cet avenir, au point de le rendre quelque peu douteux, sinon « insincère ». Gel et suppression de crédits en 2017, poids croissant du financement des Opex, part grandissante du nucléaire dès 2020, poids de la « bosse budgétaire », héritage que les ministres qui se succèdent poussent inlassablement devant eux; et fin du mandat de M. Macron en 2022, sans garantie de réélection…et l’on sait le peu de cas que les nouveaux Présidents font des promesses de leurs prédécesseurs. D’ailleurs les 50 milliards promis aux Armées en 2025 constituent –ils vraiment les 2% du PIB 2025 ? De plus, il était clair que par ses décisions, le Président montrait qu’il donnait résolument la priorité à la limitation de notre déficit aux 3% imposé par les normes européennes. L’urgence, pour lui, était là.

 

En acceptant la fonction, le nouveau CEMA faisait donc allégeance à ce protocole. Et sans doute en sortant du bureau présidentiel marmonnait-il, « et pourtant elle tourne », songeant à cette Armée dont l’Amiral (2S) Coldefy, dans un raccourci percutant, rappelait l’engagement intenable : « son contrat est de 100, on l’utilise à 130, on le finance à 80 ».

Dès lors on est en droit de s’interroger sur la démarche future du CEMA. Un nouvel affrontement avec le Président n’aurait évidemment pas de sens, et le recours à l’union sacrée des CEM n’est pas crédible. En effet, dans l’avenir trouble qui se profile, les CEM Terre, Air, Mer, seront « camusiens ». Ils défendront leur « mère », l’intérêt de LEUR Armée, avant la « justice », l’intérêt DES Armées ; nul ne pourra leur en tenir rigueur, et le politique saura jouer de cette division. Alors comment faire  pour que le CEMA, en cas de débat majeur, n’apparaisse pas à nouveau comme UN soldat isolé, mais comme LES soldats rassemblés ?

 

L’appui des associations professionnelles nationales militaires (APNM)

 

Dans un vibrant plaidoyer très volontariste, assurément appelé à un fort retentissement, le Général (2S) Soyard propose aujourd’hui une démarche nouvelle, qui n’enfreint aucun règlement, celle du recours à l’APNM, association professionnelle nationale des militaires. C’est là la structure que la France, condamnée par la CEDH pour son interdiction du syndicalisme dans les Armées, a inventée pour y pallier. En l’assortissant certes de multiples limitations artificielles, comme une définition restrictive de la « condition militaire », et d’une obligation de répondre à des critères complexes de représentativité. Ces précautions dérisoires ont freiné, mais n’ont pu interdire la naissance et l’homologation actuelle de 10 APNM, dont la première expression libre devant la commission de Défense de l’Assemblée nationale, en Octobre 2017, a été qualifiée « d’historique ».

 

S’inspirant de Valéry, il faut donc suivre cette pente « historique », non pas en la descendant, ce qui nous conduirait fatalement à un syndicalisme agressif et paralysant à la française, mais en la remontant. Et pour cela,faire que les aspirations de plus en plus clairement exprimées par les membres de l’APNM soient comprises, confortées, et présentées par des militaires du plus haut niveau, admis enfin au sein de cette DRH du Ministère des Armées exclusivement dirigée aujourd’hui par des personnels civils.
Quant aux limitations artificielles des domaines d’action des APNM, il sera aisé de démontrer que la condition militaire couvre aussi bien la gamelle que l’inadaptation et l’usure des matériels, l’insuffisance de l’entraînement, le rythme effréné des engagements, et la solde, et le droit d’expression… Peut-être aussi demain le nécessaire engagement en politique quand on aura réalisé qu’aucun représentant de la Nation n’a plus la moindre idée de ce qu’est un Soldat. « Si tu ne vas pas au Soldat… »

 

Alors, quand le CEMA s’exprimera en ne craignant pas de s’appuyer sur les prises de position des APNM, il ne sera plus seul, il sera LES soldats. N’est-ce pas là l’application précise de ce rôle que les militaires auront « collectivement » à tenir, selon le Président ?

Dix APNM sont nées, d’autres viendront les épauler quand certains CEM encore réticents auront compris que ces structures confortent leurs positions, et n’empiètent en rien sur leurs prérogatives. Et quand le politique, lui, aura compris et surtout admis que le soldat du XXIe siècle n’est plus un automate mais un citoyen connecté, informé, obéissant à l’ordre sans hésitation ni murmure, dès lors qu’il est conscient qu’il s’agit précisément de « celui que chacun sentait obscurément comme nécessaire », comme le disait si bien le Général Lagarde, ancien CEMAT.

Sinon ? Il arrive un moment où une « situation intenable » conduit à la révolte. Les Gendarmes en ont fait la démonstration en 2001, et leur mouvement avait été précédé d’actions menées par leurs épouses. Aujourd’hui, les épouses des soldats sont dans la rue.

 

Bernard MESSANA

Officier général (2s)

Source de diffusion : www.asafrance.fr

                                                                                         

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