LIBRE OPINION de Nathalie GUIBERT : Le quotidien des soldats, talon d’Achille des armées.

Posté le jeudi 03 août 2017
LIBRE OPINION de Nathalie GUIBERT : Le quotidien des soldats, talon d’Achille des armées.

Les mauvaises conditions de vie des soldats pèsent de plus en plus lourd. Au risque de saper l’élan patriotique qui a suivi les attentats de 2015-2016.

 Le moral des armées est devenu hautement sensible, et ce avant même la crise sur le budget 2017 qui a provoqué un grand malaise dans l’institution, en poussant le chef d’état-major, Pierre de Villiers, à démissionner, le 19 juillet.

 

 

Très valorisées par le pouvoir politique, les opérations extérieures aspirent les moyens disponibles et les énergies positives. Au prix d’un sacrifice de l’arrière, où les mauvaises conditions de vie des soldats pèsent de plus en plus lourd. Elles risquent même, selon des observations convergentes, de saper l’élan patriotique qui a suivi les attentats de 2015-2016 en conduisant de nombreux jeunes à s’engager.

 

Avant ce 14-Juillet de crise, Le Monde avait recueilli des témoignages de jeunes militaires qui, bien que par nature partiels, illustrent la gravité du problème. Bastien, 22 ans, ne renouvellera pas son CDD dans l’armée de Terre, après avoir enchaîné les missions « Vigipirate »/« Sentinelle », qu’il juge « trop frustrantes ». Pierre, 26 ans, cherche à quitter la marine, selon lui « une boutique qui n’avance pas ».

 

« À force de ne rien faire de la journée, je rumine »

 

L’opération « Sentinelle », explique Bastien, qui a plus de trois ans de service et six missions intérieures, est en passe d’écœurer les nouveaux engagés.

Lever 5 heures,

Coucher 23 heures,

25 km à 30 km parcourus par jour,

Cent quinze jours de terrain dans une année,

Des primes versées avec retard,

Une incapacité à prévoir qui ronge la vie familiale,

Des congés annulés…

 

Le rythme, depuis les attentats, a été trop soutenu au regard de l’intérêt de la tâche.

 

« Deux mois de “Sentinelle”, une formation, encore deux mois, puis une préparation “opération extérieure” hyper raccourcie… On enchaîne, on enchaîne… On n’a plus de vie privée. » Dans son unité, affirme-t-il, les arrêts maladie se sont multipliés. « On serait policier, on aurait des interventions, on bougerait ! Mais on ne peut intervenir sur rien en “Sentinelle”, on est dans Paris, on marche toute la journée, le terrorisme représente 0,00001 % de l’activité, c’est frustrant à tous les niveaux. À force de ne rien faire de la journée, moi aussi je rumine. »

 

Aussi, « quand on nous a dit que l’opération allait durer sur le long terme, il y a eu une vague de départs dans le régiment ». Le jeune homme dit ne voir « aucune perspective de carrière » pour lui et veut reprendre des études professionnelles. « J’étais hyper motivé en m’engageant, je voulais de l’action, des choses hors du commun comme on le voit dans les campagnes de recrutement », précise-t-il. « Maintenant, ces pubs me font bien rire ! On découvre à la télé des matériels superbes ! Nous, on ne les a jamais vus. »

 

Institution de « flux », l’armée de Terre a recruté 46 000 soldats ces trois dernières années, un défi. Elle assure, en refusant de donner les chiffres, que départs et désertions restent constants. Elle admet un risque, autour de 2020, pour fidéliser la deuxième vague des recrutements réalisés après les attentats. Les nouveaux venus ne soulageront les régiments qu’à partir de 2018.

 

Inquiétudes persistantes sur les moyens

 

Au-delà des grades et des métiers, « 50 % des soldats disent qu’ils ne peuvent plus concilier vie professionnelle et vie familiale, c’est un phénomène nouveau », s’était inquiété début 2017 le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers.

 

Les coupes budgétaires annoncées le 11 juillet pour 2017 ne font ainsi qu’accentuer des inquiétudes persistantes sur les moyens. « Certains jeunes officiers doutent encore que la force opérationnelle terrestre sera vraiment augmentée de 11 000 hommes alors que cela a été décidé en 2016 », soulignait en juin un responsable du dossier.

 

Dans la marine et l’armée de l’Air, l’enjeu est la pénurie de compétences sur des métiers techniques ou rares, concurrencés par le secteur privé. « C’est d’autant plus difficile de garder des lieutenants colonels qu’on leur a dit ces dernières années qu’ils devaient se préparer à quitter l’armée à l’issue de leur contrat, puisqu’on devait jusqu’ici réduire les effectifs ! », souligne un expert de l’armée de l’air.

Le ministère a perdu 65 000 personnels depuis 2006, a rappelé la ministre Florence Parly devant l’Assemblée nationale, le 6 juillet, et, depuis 2000, les crédits de la défense ont quasiment stagné en euros courants (+ 2 %, quand les dépenses de l’État ont crû de 15 %). Pour sanctuariser le cœur du métier, les opérations, les dernières réformes ont assumé de rogner sur le soutien.

 

Pierre, mécanicien dans la marine, veut partir depuis des mois. Il avait tout trouvé «tout beau tout rose » au centre de recrutement. « J’ai mis sept mois à me rendre compte. On nous avait vendu qu’on verrait du pays. On ne m’avait pas dit que je passerais mon temps à nettoyer la crasse au lieu de préparer de l’armement pour taper sur des djihadistes. En plus, on a des matériels dans un état lamentable, sans pièces détachées disponibles. » Il ajoute : « Les chefs orientent de force les gens vers les métiers très déficitaires, mais ils n’en veulent pas. »

 

Malaise

 

Pierre souligne qu’on exige des équipages, moins nombreux, d’être plus polyvalents. « Les premières nav’ [navigations], on prend sur soi ! Le problème, ce n’est pas les rythmes très tendus, on peut faire. C’est l’accumulation. Je me suis retrouvé à ne parler à personne pendant une semaine à bord. Ils ont fini par dégoûter tout le monde. » Bastien et Pierre jugent que la solde, un smic complété de primes d’opérations, n’est pas mauvaise. « Pendant cinq ans, je gagne plus que je ne dépense, donc je mets de côté », dit le premier. « Avec 1 800 euros, sur un bateau, c’est très bien », estime le deuxième. Mais ils vont quitter les rangs déçus, convaincus d’être trop peu écoutés par leur hiérarchie.

 

Celle-ci est consciente du problème, mais les réformes du commandement butent elles aussi sur la misère du « soutien de proximité ». « Quand il est impossible de changer une ampoule, de faire coïncider les horaires d’ouverture des restaurants avec le rythme de la troupe, ou, encore et toujours, d’assurer une fiche de paie correcte aux soldats à cause du logiciel Louvois, il y a un malaise », confirme un officier général.

 

En dépit de plans lancés par le précédent gouvernement, il manque 2,5 milliards d’euros pour satisfaire les besoins d’infrastructures sur les six ans à venir, a établi le sénateur Dominique de Legge (Les Républicains, Ille-et-Vilaine) dans un rapport publié le 20 juillet.

La proportion des bâtiments militaires classés « à risque élevé » va passer à 20 % en 2024 contre 10 % actuellement.

La moitié des demandes en logement familial ne sont pas satisfaites. « Les investissements sacrifiés concernent le plus souvent des équipements de la vie quotidienne : hébergement, restauration, équipements sportifs, camps d’entraînement », confirme-t-il. Exemple : « Sur la base aérienne d’Orléans, des bâtiments entiers alloués au logement sont inutilisables en raison de leur insalubrité résultant d’un défaut de maintenance régulière. »

 

« La motivation et le moral s’émoussent »

 

« Beaucoup a été fait », a assuré Mme Parly le 6 juillet, ajoutant : « J’entends poursuivre, car il est de notre devoir d’offrir les meilleures conditions de vie possible à ceux qui prennent tant de risques pour défendre nos libertés. »

 

Conséquences ? Le rapport sénatorial souligne que si, jusqu’à une période récente, les demandes de renouvellement de contrats émanaient des militaires, « ce sont désormais les armées qui sont demandeuses ». Le sénateur de Legge donne l’exemple d’un régiment breton d’infanterie frappé d’hémorragie, où « l’objectif est d’atteindre un taux de fidélisation des soldats au-delà de cinq ans de 40 %, contre 20 % à 25 % aujourd’hui ».

 

« La motivation et le moral de ceux qui restent s’émoussent et les armées n’arrivent plus à recruter pour compenser les départs », a même écrit l’Association professionnelle nationale de militaires (APNM) de la marine à la ministre, la veille du 14 juillet. L’APNM propose un « plan d’épargne permissions », puisque celles-ci ne peuvent plus être prises en raison de la suractivité opérationnelle, et un grand projet pour l’hébergement social à Paris, où les militaires ne peuvent se loger. « Les gens sont perdus dans des problèmes de mutation, de crèche, d’emploi du conjoint, et se sentent parfois laissés pour compte », témoigne son président, le capitaine de vaisseau Dominique de Lorgeril.

 

Vingt ans après la professionnalisation, « les difficultés de fidélisation peuvent préfigurer une rupture », alertait récemment, dans une revue interne, un cadre de la direction du personnel de la marine.

 

Nathalie GUIBERT

Source : LE MONDE

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