Ce trésor oublié que la France redécouvre. LIBRE OPINION du colonel GOYA.

Posté le mercredi 15 mai 2019
Ce trésor oublié que la France redécouvre. LIBRE OPINION du colonel GOYA.

Pour l’ancien officier et historien de la guerre, quelle que soit l’imprudence des deux Français retenus en otage, les soldats qui les ont libérés sont des héros : ceux qui ont trouvé la mort dans l’opération, mais aussi tous leurs camarades qui y ont survécu.

Les Français ne dorment libres et en sécurité que parce que certains d’entre eux veillent sur le rempart. Il y a parmi nous des hommes et des femmes qui ont accepté la vie difficile de ceux qui approchent volontairement la mort, à la fois reçue et donnée, afin de servir la patrie et de la défendre dans son entier comme dans ses parties, y compris les plus petites.

On l’oublie parfois, notamment lorsqu’il faut voter les budgets, mais la mission première de l’État, dépositaire de la force légitime, n’est pas de faire plaisir aux uns et aux autres mais de protéger tout le monde. Et quand on dit tout le monde cela inclut aussi les imprudents et les inconscients, adeptes du ski hors-piste ou d’acrobaties diverses, qui mettent en danger leur vie ainsi que par voie de conséquence celle de ceux qui viennent à leur secours. Cela arrive tout le temps, c’est inévitable et peut-être même heureux. Les imprudents ne sont désignés ainsi que lorsqu’ils sont en difficulté, lorsqu’ils réussissent ils peuvent même passer pour audacieux. Je préfère pour ma part vivre dans une société où on va seul en mer, on escalade des montagnes et on tente des choses même stupides plutôt qu’une société de précaution partout. De fait, ces risques n’engagent quand même très largement que ceux qui provoquent ce qui constitue des accidents.

Nous sommes en guerre et tout le monde y constitue une cible potentielle.

Ceux qui par leur imprudence font le jeu d’un ennemi méritent une mention spéciale, car ce faisant ils engagent bien plus que leur propre vie. Nous sommes en guerre, non pas « contre le terrorisme », expression stupide, mais contre des organisations politiques armées qui nous veulent du mal. Ce n’est pas une guerre en dentelles qui ne concernerait que les princes et leurs mercenaires. Tout le monde y constitue une cible potentielle. Tout le monde devrait donc se sentir concerné à plus forte raison lorsqu’on s’approche des zones de présence de cet ennemi.

Dans les années 1990, un colonel français avait imaginé le concept de « caporal stratégique ». Désormais disait-il, dans un univers très médiatisé l’action d’un simple caporal pouvait avoir des conséquences importantes sur le déroulement d’une opération militaire. Quand il parlait d’action, il sous-entendait en réalité une défaillance grave, une erreur de jugement voire un crime, les seules choses qui intéressent vraiment les médias. En fait, dans une guerre totale, au sens où tout peut être frappé et partout, pourvu que cela produise un effet politique, tout le monde est potentiellement « stratégique », y compris des touristes. Il suffit en effet que deux d’entre eux fassent fi des avertissements, et la zone frontalière entre le Bénin et le Burkina Faso était bien « déconseillée sauf raison impérative » par le ministère des Affaires étrangères, pour non seulement se mettre en danger, mais cette fois engager bien plus qu’un skieur hors-piste. Il ne s’agira plus d’un accident, les zones ne sont pas déconseillées à cause d’un risque naturel, mais bien d’un acte criminel ou politique, parfois les deux. Bien sûr dans l’immense majorité des cas, rien ne se passe, mais lorsqu’un piège se referme, un assassinat ou, plus fréquemment parce que cela offre plus d’options, une prise d’otages et le « touriste » devient « stratégique ». Il offre un trophée à l’ennemi ou une source potentielle de financement, dans tous les cas, un surcroît de prestige et de capacités.

Les marins, et déjà ceux du commando Hubert, se souviennent du couple sur un voilier qui rejeta avec dédain tous leurs avertissements avant de se faire capturer par des pirates. Tous ceux qui ont servi en Afghanistan de 2009 à 2011 se souviennent également combien la capture de deux journalistes, pas des touristes inconscients certes mais au comportement identique, a entravé leur mission et l’entrave à une opération militaire se paie presque toujours quelque part en vies humaines. Pour autant, quoi qu’ils puissent en penser, les soldats ont pris des risques pour sauver les imprudents. Il n’a jamais été question d’ailleurs qu’il en fût autrement. Il en va de l’honneur et des valeurs que nous défendons.

Ne nous trompons pas, les vrais ennemis ne sont pas les imprudents… mais ceux qui les capturent.
Se faire prendre en otage, c’est les renforcer involontairement. Refuser de combattre pour secourir ces mêmes otages, c’est renforcer, et cette fois volontairement, encore plus l’ennemi en témoignant de sa faiblesse. Mais combattre signifie, par définition, prendre des risques.

Il s’agit d’abord d’un risque politique pour celui qui décide, n’en déplaise à tous ceux qui verront toujours une intention politicienne derrière toute décision d’emploi de la force armée. Outre qu’en France il est toujours possible de corréler une action militaire à une élection quelconque tellement les deux sont fréquentes, il faut rappeler que cela n’y a guère d’influence. François Mitterand a parfaitement survécu, lui au moins, au désastre militaire de Beyrouth en 1983, et François Hollande n’a guère retiré de bénéfice du succès de l’opération Serval au Mali. Arrêtons donc avec ces sous-entendus peu dignes. Il serait bien moins risqué de ce point de vue, on l’a souvent vu dans le passé, de payer les ravisseurs.

Un combat c’est aussi, et surtout, un risque physique pour les soldats, gendarmes ou policiers engagés dans l’opération et pour les otages eux-mêmes. Le combat est un exercice souvent bien plus incertain qu’un sauvetage en mer par exemple, car on n’y fait pas face à des éléments mais à des ennemis, c’est-à-dire des gens intelligents, hostiles et armés. Il est rendu encore plus complexe par la présence de vies innocentes, otages ou civils environnants, qu’il s’agit de préserver autant que possible. Une opération de libération d’otages relève ainsi bien plus de la gestion du chaos que de la science exacte. Les renseignements sont toujours incomplets et il y aura des paramètres, un passant improbable, un chien qui aboie, un instrument qui ne fonctionne pas, une voiture qui passe au mauvais moment, etc. qui perturberont le déroulement plus ou moins prévu des évènements. Un plan ne se déroule sans accrocs que dans les films et séries. Il reste alors à gérer l’entropie, une entropie où dans une société hypersensible une seule rafale de Kalashnikov peut engendrer ce qui sera ressenti par certains comme une catastrophe.

Cette complexité est la raison pour laquelle on utilise pour ces missions des unités d’élite avec des individus spécialement sélectionnés, formés et équipés, en espérant réduire ainsi au maximum les risques, sans pouvoir jamais les éliminer complètement. De fait, beaucoup d’opérations échouent. En janvier 2011, la tentative par les Forces spéciales de libérer deux Français à la frontière entre le Niger et le Mali s’achève par l’assassinat des deux otages. Deux ans plus tard, l’opération du Service Action en Somalie pour libérer un agent de la DGSE s’achève là encore par la mort du prisonnier et de celle de deux soldats français. Il aura suffi d’une rencontre inopinée avec un dormeur invisible dans la nuit pour enrayer l’opération. Il aurait pu en être de même dans l’opération de la nuit du 10 mai au Burkina Faso, le commando ayant été décelé à quelques mètres du site. Il a fallu ensuite fouiller les huttes. Sans la contrainte d’otages, comme en 2010 lors de l’élimination d’Oussama Ben Laden à Abbottabad, l’initiative est au commando. Avec cette contrainte, elle est aux ennemis et les maîtres de Pierrepont et Bertoncello ont payé de leur vie la nécessaire retenue qu’ils ont eue en pénétrant dans une maison. Par leur courage et leur sacrifice, ils ont permis à leur camarade de déceler l’ennemi, de l’éliminer ou de le mettre en fuite et surtout de libérer les otages sains et saufs, et par ailleurs plus nombreux que prévu.

Ce n’est pas parce que des soldats meurent qu’une opération militaire est un échec et que certains puissent l’imaginer ainsi témoigne d’une étrange incompréhension. L’opération a été chèrement payée, et il ne faut pas oublier dans ce coût le guide Fiacre Gbédji tué lors de l’enlèvement, mais c’est un succès qui va, comme ce n’est pas un accident mais un acte de guerre, d’ailleurs au-delà de la seule libération. Cette opération est ainsi et aussi le message que la France se bat et accepte de prendre des risques pour vaincre. Cette détermination n’est pas si courante parmi les nations modernes.

Une opération militaire ne se termine pas au dernier coup de feu. Elle se prolonge par une exploitation tactique localement, au moins la recherche de renseignements sur l’ennemi. Elle se prolonge surtout stratégiquement et en France. Ce n’est pas forcément facile. Fallait-il accueillir officiellement les otages libérés mais coupables d’imprudence ? Sans doute. Le contexte on l’a dit dépasse celui d’un accident pour constituer un acte de guerre et il est nécessaire de se placer à ce niveau. Fallait-il les célébrer et les honorer ? Certainement pas. Les honneurs et les hommages doivent logiquement se porter sur ceux qui ont pris volontairement des risques et réussi la mission. L’accueil des otages a été sobre, mais il aurait peut-être été utile qu’avant leur retour le chef des armées ait commencé par un geste fort et clair pour les soldats, une visite et un discours d’éloge auraient suffi, ainsi que pour les familles de ceux qui sont tombés.

Ces combattants rapprochés, ceux qui échangent le risque pour eux contre la vie pour les autres, ceux qui acceptent de pénétrer volontairement dans une bulle de violence au plus près de nos ennemis, sont un trésor. Comme l’air qu’on respire sans le voir, les nations ne survivent pas très longtemps sans eux. En même temps, ils n’ont jamais été aussi peu nombreux par rapport à la population qu’ils protègent. Ils devraient donc faire l’objet de toutes les attentions. Ce n’est pas toujours le cas. À tout le moins, reconnaissons-les et pas seulement ceux qui tombent. Depuis une dizaine d’années, on honore ceux qui meurent au service de la France. C’est heureux et il n’était que temps. Il est peut-être temps de considérer maintenant ceux qui tuent pour la France, sont toujours là et recommenceront demain s’il le faut. Les Français sont désormais capables de citer le nom de héros morts, il serait bon qu’ils connaissent aussi le nom de héros qui vivent parmi eux.

Michel GOYA
Colonel (er) et Historien
figarovox

Michel Goya est colonel (ER) des troupes de Marine, docteur en histoire et ancien titulaire de la chaire d’histoire militaire à l’École de guerre. Il a notamment publié Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail (Tallandier, 2014).

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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