LIBRE OPINION du Colonel (er) Jean-Jacques NOIROT.

Posté le dimanche 15 mars 2020
LIBRE OPINION du Colonel (er) Jean-Jacques NOIROT.

L’intervention du président de la République jeudi soir donne à réfléchir. Non sur la pertinence des mesures annoncées, que nul ne peut juger, mais sur les mots employés pour mobiliser le pays face au danger, réel, qui le menace. Il y a été question de Nation, de « faire Nation ! », d’État, d’Europe et tout à la fin, dans un lyrisme calculé et théâtral auquel nous sommes habitués et qui ne trompe personne, de la France, plusieurs fois jointe à l’Europe, et même… ! de notre âme. Bigre !
Faisons une comparaison.

Terminant une conférence de presse fin 1961, le président de Gaulle, et ce furent, en cette circonstance, ses derniers mots, a déclaré : « Je crois que la Nation française est vraiment digne de la France. » Y a-t-il aujourd’hui un homme politique capable de nous expliquer ce que le Général, devant un millier de journalistes subjugués par ces paroles, et, on le voit, complètement hypnotisés par l’homme qu’ils ont devant eux et qui les regarde sans les voir, a voulu dire ? Il est permis d’en douter. Peut-être considèrent-ils qu’il s’agit là d’une tautologie involontaire d’un président un instant fatigué. Nous sommes contraints de tenter de le faire par nous-mêmes.

Le Général, dans tout ce qu’il a écrit et dit, a toujours distingué, sans jamais les confondre, Nation, État, République, Patrie et France. Il n’évoque la démocratie que de façon elliptique, en l’assimilant le plus souvent à la République, dont, d’ailleurs, il est très économe d’emploi. C’est pourquoi, alors que de nos jours, le terme de « démocratie » est le refuge des hommes aux pensées creuses, il n’est pas utile de s’y étendre. Pour de Gaulle, la République est un cadre dans lequel s’exercent les pouvoirs et agit l’État en référence à une constitution. Le Général, on le sait, après avoir honni la IVe, a créé la Ve, preuve qu’il n’en détestait pas l’usage. Il n’est pas utile non plus de s’attarder sur la définition de chacun des autres termes qui organisent la vie d’un peuple libre comme le nôtre. Chacun les connaît.

Cette phrase forte et lourde de sens s’adressait à un auditoire qui, par ses questions, avait témoigné de beaucoup de curiosité quant aux prises de positions du chef de l’État dans la conduite des affaires nationales et internationales. Elle est venue frapper de plein fouet les esprits mal remis du KO debout provoqué par le retour au pouvoir de l’homme du 18 juin. En creux, elle indiquait clairement qu’il pouvait advenir que la Nation française ne soit pas digne de la France. Cette remarque concernait évidemment, et en tout premier lieu, ces messieurs sagement assis mais prompts à la critique, qui allaient en tirer parti, dans leurs éditoriaux ou leurs colonnes, en y glissant leurs propres messages. C’était une mise en garde, au premier degré.

Ce fut aussi une façon de dire à tous : la France n’est pas que la Nation française. Chacun sait que le général de Gaulle, « inspiré autant par les sentiments que par la raison », avait une « certaine idée » de la France, « princesse des contes ou Madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle ». C’est de cela dont il va être question maintenant.

La marche de la France dans le désordre du monde est depuis plusieurs années illisible. Quand de Gaulle faisait tout partir d’elle et ramenait tout à elle, aujourd’hui plus personne ne s’y réfère expressément. Non qu’on l’ignore, mais on la confond. Elle est tour à tour Nation, État, et surtout République, terme censé contenir toutes nos valeurs et nos raisons d’espérer. Faute de se sentir surplombés par plus immanent qu’eux, et redevables de leurs actes à cette immanence dominatrice, nos hommes politiques se sont égarés dans toutes sortes d’erreurs, de compromissions et de laisser-faire qui nous conduisent à l’abîme. Ici, comme au Moyen- Orient, ils se trompent d’ennemis, là, au même endroit, mais aussi en Occident, ils se trompent d’amis, à l’intérieur ils éludent les dangers, ils saisissent le premier - et mauvais - prétexte pour détourner notre attention, ils choisissent des critères abscons, ils répugnent au réel, ils s’abandonnent à l’Europe, saccagent nos libertés par un excès de jacobinisme, cèdent aux minorités par calcul, le plus souvent électoral, obéissent à l’immédiateté dans un suivisme médiatique consternant. Au total, ils confondent la France et les Français. Or, si les Français regardent de moins en moins la France, c’est parce qu’on ne la leur montre plus. Ils ont perdu le sens de sa grandeur. Cette Madone n’est même plus un songe.

Rarement, le général de Gaulle a nommé la France sans y adjoindre un substantif venant ajouter à sa dimension tutélaire. Il a parlé du « devoir » de la France, de « l’intérêt » de la France, de « l’avenir » de la France, etc. Bien des décisions prises aujourd’hui font naître des controverses ou des contestations, parfois vives. Faute de les placer dans la seule perspective qui vaille, celle de la France, notre seul bien commun, personne ne comprend, et encore moins adhère. Les discours ou allocutions, comme celle du 12 mars, qui cherche à mobiliser tout un peuple contre un réel danger sanitaire, s’adressent à des catégories, des communautés, des petits bouts ou fractions de la Nation. Devant le péril qui progresse, nous sommes enjoints de « faire Nation » par celui qui, dans tous ses discours, en a depuis toujours dénoncé les supposés dangers.

Notre système hospitalier, en grève depuis des mois faute de moyens et de reconnaissance, est aujourd’hui, sans vergogne, jeté en première ligne du combat antiviral et porté aux nues par un pouvoir politique qui l’a longtemps pressuré. Bonne pâte, cette part de la Nation, convoquée aux urgences, va répondre présent. Qui peut comprendre ces contradictions ? « Faire Nation », n’est-ce pas appeler au secours la « peste brune » ? Ceux qui militent pour un retour des nations souveraines dans un cadre européen sûr sont pointés du doigt, nazifiés, traînés dans la boue, cela surtout quand tout va bien. En substitution, on a depuis longtemps fait appel au concept valise qu’est la République, supposée mère de nos heurts et recours de nos malheurs. Nous oublions que la République n’a jamais rien sublimé et ne nous raconte ou apprend plus rien, mais qu’en revanche, beaucoup sont morts pour la faire naître ou la restaurer au nom de la France. Faute de s’en remettre à une valeur immanente qui nous dépasse tous et, référence ou idéal suprême, guide les élus comme le peuple, il en résulte amertumes, incompréhensions, jalousies, divisions voire haines, qui sont autant de passions tristes et mesquines qui nous plongent dans l’infirmité et la souffrance.

La Nation française, on le voit et on le verra, est toujours digne de la France. Mais qu’en est-il de ses dirigeants ? Poser la question, c’est y répondre.

« Un fou a dit : Moi, la France, et personne n’a ri, parce que c’était vrai.[1] » La France attend un nouveau fou, et non un nouveau monde venu nous narrer nos misères sans pour autant les guérir.

 

Jean-Jacques NOIROT
Colonel (er)

Diffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

 

[1] François Mauriac.

 

Source : www.asafrance.fr
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