GRANDE GUERRE : La Marine française dans la Grande Guerre

Posté le lundi 12 novembre 2018
 GRANDE GUERRE : La Marine française dans la Grande Guerre

Hier, on célébrait les 100 ans de l’Armistice de 1918. Cette guerre, qui devait être la Der des Der, a vu s’affronter les hommes dans des proportions et une violence jamais rencontrées auparavant. Dans l’imaginaire collectif français, on se souvient principalement des tranchées, de véritables enfers. C’est en effet sur les théâtres d’opérations du nord-est qu’on dénombre la majeure partie des 1.4 million de morts militaires français du conflit. Le chiffre des blessés est aussi gigantesque, plus de 4 millions, dont un quart d’invalides.

Toutefois, le pays a aussi été actif sur les mers. Ce milieu a plus que jamais revêtu une importance stratégique. En asphyxiant les puissances centrales et en faisant transiter d’importantes ressources humaines et matérielles, les actions maritimes ont fait pencher la balance en faveur des alliés. Ce fut aussi un théâtre meurtrier et il est important de se souvenir aussi des marins qui, militaires ou civils, y ont laissé leur vie.  

Une marine de guerre principalement en Méditerranée

À l’entrée en guerre, la Marine nationale stationne principalement ses grandes unités en Méditerranée et d’autres plus modestes dans la Manche. La France s’est entendue en 1913 et 1914 avec le Royaume-Uni pour une répartition des théâtres d’opérations. La Royal Navy, bien mieux équipée et seule capable de faire face à la très puissante et moderne Kaiserliche Marine, aura la charge du blocus de l’Allemagne dans la mer du Nord. Elle s’occupera aussi, en collaboration avec la France, de la sécurisation de la Manche et de l’Atlantique. À l’inverse, ce sera la flotte française qui aura le plus grand rôle à jouer au sud de l’Europe, même si dans les faits, l’Amirauté britannique continue d’y avoir une importante présence.

 

grand fleet royal navy

La Grand Fleet de la Royal Navy est chargée du blocus de l'Empire allemand (© NHHC)

 

quatre dreadnought autrichiens

Les quatre Dreadnought autrichiens à Pula en 1915 (© IMPERIAL WAR MUSEUM)

 

 

La Marine nationale participe grandement à contenir la flotte austro-hongroise en Adriatique. À côté de cela, elle sécurise la ligne entre l’Afrique du Nord et la Métropole. Au début, on craint les raiders allemands, comme les croiseurs allemands Goeben et Breslau. Leur menace s’estompe finalement très rapidement, puisqu'ils se réfugient à l’abri dans les eaux turques. La guerre anti-sous-marine devient une priorité du fait des pertes élevées. Il y aura au passage deux phases d’offensive dites « à outrance » en 1915 et 1917 qui verront le torpillage de bateaux civils sans distinction. Cette manœuvre de contre-blocus de la part des États centraux devient préoccupante. Il faut attendre 1917 pour que la lutte anti-sous-marine devienne réellement efficace, notamment avec la mise en place de convois mieux défendus plutôt que des patrouilles isolées le long des routes maritimes. Les bâtiments français seront constamment utilisés dans ce combat.

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Un dirigeable français survole une épave à la recherche d'un U-Boot (© NHHC)

D’un point de vue logistique, la marine française achemine de nombreuses troupes coloniales en Europe. Pour la bataille décisive de la Marne, ce sont 50.000 combattants et 10.000 chevaux qui ont été transportés dans les temps depuis l’Algérie et le Maroc. La flotte est un relais important dans les opérations militaires aux Dardanelles, mais aussi en Serbie ou elle évacue les troupes serbes assiégées. Les missions d’appuie-feu dans tout le pourtour oriental ont par ailleurs été nombreuses. On peut mettre en avant, en 1915, l’appui des débarquements alliés dans les Dardanelles ou la défense du Canal de Suez contre les troupes ottomanes. Son rôle est aussi politique en soutenant les Serbes et en motivant l’entrée en guerre de la Grèce en faveur de la Triple Entente.

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Des navires-hopitaux en partance à Toulon (© NHHC)

Toutefois, la Marine nationale n’est pas active qu’en Méditerranée. En 1914 ont lieu les bombardements des positions allemandes en Flandre pendant la Course à la mer. Elle apportera aussi son soutien pour la défense des lignes transatlantiques avec la protection du ravitaillement.

 

Une marine également sur terre et dans les airs

Pour la lutte anti-sous-marine, l’aviation devient très vite un atout. La France l’apprend d’ailleurs à ses dépens, car le premier sous-marin coulé par un avion est le Foucault, attaqué par des engins autrichiens en septembre 1916. Avions, hydravions, dirigeables, ballons captifs, un effort important est entrepris (plus de 1200 avions en 1918). Des liens très forts se nouent par ailleurs avec les États-Unis qui ouvrent de nombreuses bases aéronavales sur le sol français.

 

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Un dirigeable français survole des navires américains près de Brest (© NHHC)

Mais le combat des marins est aussi terrestre. La rupture du front en 1914 voit se déverser les divisions ennemies loin dans le territoire. Paris est gravement menacé dès les premiers mois de la guerre et fait revivre le spectre de 1870. On utilise alors toutes les troupes disponibles, dont de l’artillerie de marine, débarquée à terre. Elle participera aux restes des opérations terrestres pendant la guerre. Toujours en 1914, la course à la mer voit les armées se projeter sur la côte des Flandres. Se déroule alors la terrible bataille de Dixmude. Victoire tactique alliée, elle repose notamment sur l’engagement de la brigade des jeunes fusiliers-marins commandée par l’amiral français Ronar’ch.

 

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Fusiliers marins défilant à Paris (© SHD LORIENT)

 

Le danger des sous-marins et des mines

Si la France ne particpe pas à une grande bataille navale entre navires de lignes, comme le Jutland, qui voit s'affronter en juin 1916 la Grand Fleet britannique et la Hochseeflotte allemande, sa marine est par contre largement impliquée dans la guerre sous-marine. Les U-Boots allemands et leurs homologues austro-hongrois font peser, avec également les mines marines, une menace bien plus grande que les bâtiments de surface. Ils vont causer des pertes énormes dans les rangs français. Ainsi, le 26 novembre 1916, le cuirassé pré-dreadnought Suffren, qui naviguait au large du Portugal en direction de Lorient, est pris en chasse par le sous-marin allemand U-52. Sans escorte et endommagé en Méditerranée quelque temps auparavant, il est torpillé. Son équipage, près de 650 hommes, y laisse la vie.

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Le sous-marin autrichien UB-43, ex-U-43 allemand (© NHHC)

 Même chose pour les mines, qui sont dévastatrices. Le 18 mars 1915, le cuirassé Bouvet, lui aussi pré-dreadnought, saute sur une mine lors du premier jour de la Bataille des Dardanelles. Il emporte avec lui près de 600 marins.

drame du bouvet

Le drame du Bouvet (© NHHC)

Paradoxalement, ce sont les sous-marins adverses qui valident d’une certaine manière les théories navales portées en France par la Jeune École. Cette dernière pronostiquait dans les années 1880 que de petites unités, équipées de torpilles et construites en grand nombre, pouvaient infliger de lourds dégâts à un adversaire mieux équipé. Cette stratégie de « poussière navale » est arrivée trop tôt en France et n’a pas donné les résultats escomptés. En 1914, la France était revenue à un concept plus traditionnel de combat entre cuirassés tout en ayant, en proportion, une flotte légère relativement importante (torpilleurs et contre-torpilleurs).

 

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Le torpilleur autrichien U 51 mis hors de combat par le sous-marin français Papin (© NHHC)

 

D’importantes pertes humaines et matérielles

Du fait principalement des armes sous-marines, la France perd entre 1914 et 1918 pas moins de 170 bâtiments, dont 115 de combat. En tout, 11.500 marins meurent en mer. Selon les historiens Martine Acerra et Jean Meyer, les pertes de la Marine nationale atteindraient approximativement 20.000 hommes tout services confondus. Les naufrages de quatre cuirassés, Bouvet, Suffren, Danton et Gaulois, totalisent à eux seuls près de 1500 morts. En outre, la marine déplore la perte des cinq croiseurs Léon Gambetta, Kléber, Dupetit-Thouars, Amiral Charner et Châteaurenault. Au niveau des unités légères, ce sont un croiseur léger, 16 contre-torpilleurs et 12 sous-marins qui disparaissent.

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Le cuirassé Danton en train de couler après avoir été torpillé en mars 1917 (© BNF)

 

La Marine marchande contribue à l’effort de guerre

Au décompte des navires coulés, il faut aussi ajouter les croiseurs auxiliaires. Ce sont des bâtiments de commerce armés notamment pour la guerre à la course mais qui vont surtout servir de transporteurs. Le Gallia par exemple, sombre le 4 octobre 1916 après avoir été torpillé par le U-35 du célèbre Lothar von Arnauld de la Perière. Le navire transporte alors 2350 personnes (marins, soldats français, soldats serbes). Près de 600 Français (marins et soldats) périssent, sans que l’on sache combien de Serbes y laissent leur vie. Le même sous-marin allemand avait coulé en février de la même année la Provence II (approximativement 1000 morts et 700 rescapés). Le Burdigala a plus de chance et ne compte qu’une seule perte humaine alors qu’il navigue à vide. Le Magon emporte 203 personnes avec lui en 1917. L’équipage étant plus restreint sur un paquebot qu’un cuirassé, le nombre de marins tués est moins important. Ce sont surtout les passagers transportés qui font partie des victimes.

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Le paquebot Gallia à Toulon (© NHHC)

 

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Le paquebot La Provence, renommé plus tard La Provence II par la Marine nationale (© NHHC)

À côté des croiseurs auxiliaires, il y a tous les autres navires marchands qui vont disparaître alors qu’ils ne sont pas militarisés. Ils participent bien à l’effort de guerre, mais au sein d’un trafic civil et non armé. À l’entrée en guerre, la Marine marchande française arme 2.5 millions de tonneaux. Près de 1 million de tonneaux de navires marchands seront envoyés par le fond entre 1914 et 1918, soit 40% de la flotte. D’un point de vue humain, 2200 marins de commerce perdent la vie.

Plusieurs grands navires, cargos ou paquebots, sont envoyés par le fond. On peut parler des Athos (12.000 TX), Sant Anna (9350 TX) ou encore Sontay (7246 TX). Il y a aussi bien des bateaux construits en France et faisant partie de la flotte d’avant-guerre, que des navires allemands saisis dans des ports alliés. Toutefois, la majorité des bateaux coulés sont des vapeurs ou des voiliers de petit gabarit.

 

 

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Le Sant Anna (© NHHC)

 

Des marines victorieuses

La flotte militaire de haute mer française ne réalisera finalement aucun grand combat d’escadre contre escadre. Ses deux seuls adversaires en Méditerranée ne seront jamais affrontés de la sorte. L’Italie rejoint les alliés en 1915 et la force de surface austro-hongroise ne quitte globalement pas son sanctuaire de l’Adriatique. Par contre, la Marine nationale aura rempli son rôle ingrat et dangereux de soutien aux liaisons maritimes. Dans le cadre de la guerre anti-sous-marine, elle protégea un grand nombre de convois et patrouilla le long des routes maritimes. Elle achemina aussi beaucoup de troupes. C’est la logistique qui l’emporte dans cette guerre de position qu’est la Première Guerre mondiale. Les ressources venant des colonies et de l’étranger sont primordiales (charbon, pétrole, munitions, matériaux métallurgiques, vivres, etc.). De ce fait, si la marine n’a pas connu de grands faits de gloire sur les mers, elle a néanmoins eu un grand rôle dans la victoire alliée finale. Cet effort ne peut être dissocié de celui de la flotte marchande qui participa elle aussi, bien que civile, au conflit et qui subit de très importantes pertes. Il fallait d'ailleurs du courage pour naviguer sur des vieux steamers ou des voiliers avec la menace des U-Boots et des mines.

 

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Torpilleur français Annamite, de classe Arabe, construite au Japon et variante de la Classe Kaba (© NHHC)


Matthias ESPERANDIEU
Mer et Marine

 

Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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