LIBRE OPINION ;Chrétiens d’Irak : quel rôle pour la France ?

Posté le mercredi 20 août 2014
LIBRE OPINION ;Chrétiens d’Irak : quel rôle pour la France ?

Depuis des années, les spécialistes et les politiques français n’ont cessé de rappeler que la politique arabe de la France, initiée depuis le début des années 1960, prenait ses sources dans la politique séculaire des rois de France au Levant et en Méditerranée. Certes, déjà dans le passé et depuis les Croisades, les Français ont toujours été présents sur les rives sud de la Méditerranée pour des raisons stratégiques (stratégie de revers de leurs rivaux européens) ou encore économiques (les Capitulations et les Echelles du Levant).

Mais, ceux que certains négligent de dire, c’est que cette politique reposait sur un pilier important : celui de la protection des chrétiens d’Orient. Car, que l’on soit d’accord ou non, la France a toujours été considérée, surtout dans cette région, comme la Fille aînée de l’Eglise et les dirigeants français (même sous la très laïque IIIe République) se faisaient un honneur de remplir ce rôle, sincère et sans arrière-pensée, de protecteur comme d’ailleurs l’avait fait Napoléon III en 1860 en sauvant du massacre les chrétiens du Liban.

Dans un monde bipolaire issu de la guerre froide, la « nouvelle politique arabe de la France », voulue par de Gaulle, devait garantir l’indépendance de celle-ci, tant sur le plan économique que politique et militaire. Pourtant, avec ses successeurs, cette politique, tout en négligeant le volet concernant la protection des chrétiens d’Orient de la politique multiséculaire dont elle se voulait l’héritière, s’est transformée en une dépendance énergétique et commerciale (pétrole et ventes d’armes) avec les limites et les répercutions diplomatiques et géostratégiques que l’on sait (terrorisme, exclusion de tout processus de paix au Liban comme dans le conflit israélo-arabe…). La guerre civile libanaise de 1975 à 1990 est à cet égard très révélatrice sur le bilan négatif de cette politique : malgré tous ces efforts diplomatiques pour ramener la paix au pays du Cèdre, symbole de son influence passée, et le prix très cher payé (attentats, prises d’otages…), la France n’aura aucun rôle en 1989 lors des accords de Taëf qui mirent fin au conflit. Pire, c’est son image qui fut le plus atteinte.

Lors d’un de mes séjours au Liban en 2012, j’eus une entrevue assez troublante avec une ancienne amie de Yasser Arafat qui était, par ailleurs, durant les années 1970-1980, une responsable de l’OLP à Beyrouth. A la fin de notre entretien, elle me dit : « Vous savez, finalement et avec le recul, la France nous a beaucoup déçus ». A mon grand étonnement, je lui demandais pourquoi ? Elle me rétorqua : « Car "la tendre mère" (nom longtemps donné à la France par les Libanais) n’a pas aidé ses anciens protégés chrétiens et elle les a lamentablement abandonnés ». Toujours très étonné, je lui rappelais alors que si la France avait défendu les chrétiens, il aurait fallu que les forces françaises attaquent, entre autres, les Palestiniens, qu’elles les bombardent… « Oui et alors ! me dit-elle, nous l’aurions très bien compris et on vous aurait alors respecté ! A l’époque, j’étais très heureuse que la France fasse tout ce qu’elle faisait pour nous. Nous étions en guerre et nous étions aveuglés par notre idéal. Mais au fond de moi quelque chose me gênait. Et je pense que beaucoup de dirigeants palestiniens comme Arafat d’ailleurs mais aussi certains soviétiques que j’avais croisés, étaient comme moi. Bien sûr la France jouait pour nous et nous ne crachions pas dans la soupe…mais quelque part, un mépris voire un certain dégoût naissait dans notre esprit et dans notre cœur de par son attitude lamentable envers ses anciens alliés ! » .

Tout était dit !

Aujourd’hui, dans le nord de l’Irak, a surgi un nouveau péril : l’Etat islamique (EI), le Daech, en arabe, d’Abou Bakr al-Baghdadi, connu à présent sous le nom du calife Ibrahim. Face à la résistance du régime syrien et à la déliquescence du pouvoir irakien, les troupes du calife Ibrahim (de 20 000 à 30 000 combattants) ont jeté leur dévolu sur l’Irak et volent, depuis le début de l’été, de victoires en victoires. Mossoul est déjà tombée et Bagdad est en état de siège. Mais, aussi impressionnants et inquiétants qu’ils soient, ces succès ne sont que relatifs et le temps de l’Etat islamique semble déjà compté au regard de la formidable coalition qui est en train de se mettre en place pour lutter contre lui. Car en effet, chose inédite dans l’histoire, l’EI est sur le point de mettre toute la région et les grandes puissances d’accord… pour le combattre : l’Irak (lorsque la crise politique prendra fin et que Nouri al-Maliki quittera ses fonctions sous la pression de ses parrains iraniens), le Kurdistan et ses farouches Peshmergas, l’Iran, la Jordanie, Israël (dont les pétroliers, les instructeurs et le Mossad sont très présents au Kurdistan), les Etats-Unis, la Russie (pourtant en « froid » avec Washington et très « occupée » en Ukraine) et l’Europe. Demain, assurément et aussi incroyable que cela puisse paraître, Assad et même l’Arabie saoudite (qui commence à réaliser les méfaits de jouer aux apprentis sorciers…) rejoindront ce front !

En attendant, après le passage des hordes islamistes de l’EI, ce n’est que massacres et désolation. Les minorités chiites, Yazedis et les sunnites modérés subissent les pires atrocités. Pour les Chrétiens d’Irak, ils n’ont d’autre choix que l’exil ou les crucifixions, les viols et les décapitations ! Il est heureux de voir qu’intellectuels et politiques français, de tous bords, se soient mobilisés pour dénoncer ce véritable génocide. Dans un premier temps, le gouvernement français s’est déclaré prêt à accueillir les chrétiens demandeurs d’asile. Mais comme l’a rappelé le Cardinal Barbarin, ce n’est pas la solution. Car accepter leur exode serait un signe de faiblesse. Les chrétiens d’Orient sont chez eux en Egypte comme en Syrie et en Irak où leur présence remonte à près de deux mille ans, avant même les conquêtes musulmanes du VIIe siècle.

Depuis, la position française a encore évolué de manière positive puisque l’Elysée a soutenu les frappes américaines contre l’EI 1 et a annoncé, dernièrement, l’envoi d’armes aux Peshmergas kurdes (seuls garants, pour l’instant, de la sécurité des chrétiens persécutés et qui résistent avec bravoure causant même les premières défaites à l’EI). Mais la France doit aller encore plus loin : être un des leaders de la coalition contre l’EI, se joindre aux raids américains, envoyer des armes mais aussi des forces spéciales pour soutenir le Kurdistan irakien, les troupes régulières irakiennes et protéger les chrétiens. Dans les relations internationales, il faut se méfier et être très critique vis-à-vis des orientations idéologiques archaïques, du droit d’ingérence et de la « diplomatie émotionnelle » qui ont eu souvent des conséquences très néfastes voire catastrophiques (Kosovo, Libye, Syrie…). Il faut aussi se garder d’un « suivisme systématique » à l’égard des Etats-Unis (comme en Ukraine).

Au Mali, la France a pris ses responsabilités et a fait ce qu’elle devait faire. Mais si la France a encore besoin d’une véritable « révolution copernicienne » dans sa politique en Méditerranée et au Moyen-Orient (l’arrêt de son alignement stupide et intéressé sur la politique du Qatar, lutte contre le fondamentalisme sur son sol et ailleurs, rapprochement avec la Russie, Israël, l’Algérie, l’Egypte d’Al-Sissi, reprise du dialogue avec le régime syrien…) 2 , c’est en Irak que celle-ci peut réellement commencer. Au-delà de la Realpolitik et de la solidarité civilisationnelle, c’est en montrant son courage et sa force pour défendre les chrétiens d’Irak (et demain le Liban 3 ), que la France pourra de nouveau être respectée et donc écoutée dans cette partie du monde.

Plus qu’ailleurs, la diplomatie dans le monde arabe n’est pas qu’une question de parts de marché à conquérir, elle est aussi question de psychologie et d’honneur.

Auteur : Roland LOMBARDI Source : espritcorsaire

1/ Même s’il est vrai qu’au début les Etats-Unis protégèrent avec ces frappes, leurs ressortissants, leurs sociétés et leurs intérêts pétroliers, Washington a aussi très bien compris les dangers géostratégiques que représente le « Califat » pour la stabilité de la région…

2/ Roland Lombardi, « Pour en finir avec la politique de gribouille de la France en Méditerranée et au Moyen-Orient », Esprit Corsaire, 9 novembre 2013, http://www.espritcorsaire.com/?ID=186

3/ Le Liban est de plus en plus victime d’attaques de groupes djihadistes venant de Syrie comme dernièrement à Ersal…Pour l’instant, Paris a promis des livraisons d’armes à l’armée libanaise…  

Source : Esprit Corsaire
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