LIBRE OPINION de Robert REDEKER : le soldat, gardien de l’espace et du passé, sentinelle de la longue durée

Posté le lundi 20 juillet 2015
LIBRE OPINION de Robert REDEKER : le soldat, gardien de l’espace et du passé, sentinelle de la longue durée

Le soldat, gardien de l’espace et du passé, sentinelle de la longue durée

 

 

Le philosophe regrette que la fin du service militaire ait coupé le lien entre le peuple et l’un des emblèmes de notre histoire nationale.

 

 

Chaque 14 juillet, la France découvre qu’elle a des soldats. Le soldat français retrouve alors une partie de sa visibilité perdue. En effet, les dernières décennies ont cherché à le rendre plus ou moins invisible, surtout depuis la fin du service militaire obligatoire. Cette malheureuse réforme a coupé le lien entre le peuple et le soldat. Le soldat s’est fait rare dans les familles, dans les rues, dans l’espace quotidien. Tout se passe comme si, hors quelques manifestations spécifiques, on l’avait obligé à déserter l’espace public. Le 14 juillet permet d’oublier cette mise à l’écart.

 

Naguère, la figure du soldat était à la fois populaire (chacun ayant accompli son service militaire détenait une connaissance intime de l’armée, exposée dans toutes les réunions de famille) et notabilisée (il ne manquait pas de soldats dans les conseils municipaux, au Parlement, à l’Académie française, dans de nombreuses institutions, partout le soldat brillait en société). Chaque Français se sentait concerné par l’armée parce que celle-ci était passionnément liée à l’existence de tous les jours. De fait, chacun estimait que les affaires de l’armée étaient aussi un peu les siennes. Chacun ne manquait pas de donner son avis sur son fonctionnement et ses buts.

 

Pourquoi a-t-on voulu cacher le soldat ? La réponse est claire : parce qu’il incarne une réalité que certaines élites aimeraient bien détruire, qu’il importe de toute façon à leurs yeux d’enfermer dans le grenier poussiéreux les choses à jamais réduite à la caducité le fait national. La présence du soldat dans la vie quotidienne risquerait de rappeler aux Français qu’ils sont une nation, de légitimer la question, décrétée taboue, de l’identité nationale. L’escamotage du soldat s’inscrit dans cette haine de soi que les tenants de l’idéologie dominante veulent contaminer au peuple dans son entier. Plus : on a voulu cacher le soldat parce qu’on a voulu cacher l’histoire comme histoire nationale. L’opinion articule la figure du soldat à l’idée d’espace, de frontières, de territoires. Mais il est tout aussi exact de l’articuler à l’idée de temps. Il n’est pas seulement le gardien de l’espace, il est aussi, l’un des gardiens du passé, la sentinelle de longue durée.

 

A l’image du professeur et du prêtre, le soldat rend présent la continuité, actualise le temps long. Il maintient présent le passé le plus long, celui de na nation. Sans doute est-ce à cause de ce rapport à la longue durée que tous trois, le professeur, le prêtre et le soldat, peinent à conserver du crédit dans notre société qui développe le culte de l’instant présent ? De ce fait, devenir soldat, professeur et prêtre, ne fait plus rêver les adolescents.

Tous les trois pourtant sont voués à la transmission du passé aux générations nouvelles. Le professeur transmet le savoir, le prêtre la foi, le soldat la nation. Ensemble ils rappellent à notre époque une obligation à laquelle elle cherche à se dérober : l’être humain a des devoirs devant le passé.

 

Tout comme le professeur et le prêtre, le soldat est un héritier et un passeur d’héritage. Tous les trois sont les derniers héritiers au cœur d’une société d’inhéritiers, la nôtre, qui a transformé en catéchisme la triste vulgate issue de Bourdieu, selon laquelle l’appellation « héritier culturel » est une insulte. C’est toute l’histoire de France qui vit dans chaque soldat. C’est elle qui bat dans son cœur.

Ce sont 15 siècles, 40 rois et 5 Républiques, qui habitent ses gestes. Autrement dit, un soldat ne représente pas seulement la France dans son état actuel, ni non plus uniquement la politique française d’aujourd’hui (par exemple au Mali).

Il représente tout le passé de la France. Tous les soldats de toutes les batailles depuis Hugues Capet, et même avant, celles de l’Ancien régime, celles de l’Empire et celles de la république, revivent à leur façon sous l’uniforme du soldat français tel qu’il défile le 14 juillet. Acceptant le risque d’être tué à l’ennemi, le soldat est pourtant aussi résurrectionnel : même à l’heure du don suprême, celle de sa propre vie, de sa jeunesse, tous les soldats de France trouvent leur résurrection en lui.

 

« J’aime les gens à uniforme : ils portent la livrée des hautes préoccupations » a écrit, magnifiquement, Barrès. C’est la livrée que le soldat porte quand il est tué à l’ennemi. L’uniforme du soldat est une livrée paradoxale : une noble livrée, une livrée qui place le soldat bien au-dessus de tous les porteurs de costumes civils dans la mesure où elle témoigne d’un service qui transcende les êtres et les époques, celui de la France. Son uniforme est livrée du gardien de la France, de son espace (le territoire) et de son temps (son histoire). De fait, ce n’est pas pour des idées que le soldat accepte de mourir - les fameuses valeurs républicaines, ou humanitaires - au service desquelles on l’utilise désormais. Ce n’est pas non plus pour les Français. C’est pour une entité différente des Français, historique, et métaphysique plutôt que démographique : la France.

 

L’air du temps tourne-t-il. Du fait du retour du tragique de l’histoire en plein cœur de nos sociétés, à cause de la guerre ouverte que le terrorisme islamiste entend mener contre la France, ses façons de vivre et son peuple, ses libertés, le soldat réapparaît dans la rue, afin de protéger les abords des bâtiments publics, des églises et des synagogues. Ce retour peut aider à renouer le lien entre l’armée et le peuple. Du coup, le 14 Juillet changerait d’allure, devenant la fête des retrouvailles entre la nation et son armée. Quoiqu’il en soit, ce que le 14 Juillet exalte n’existerait pas : la République, et la France (qui ne se réduit pas à la République, laquelle a été précédée par la monarchie et dont nul ne peut dire quel type de régime lui succédera).

 

Auteur : Robert REDEKER
Source : Le Figaro du 14 juillet 2015

 

Professeur agrégé de philosophie, Robert Redeker est écrivain. Son dernier livre «Le soldat impossible» a été publié en janvier 2014 aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il a fait l’objet d’une recension dans le bulletin ASAF n° 104.

Source : Robert REDEKER
Commentaires (9)
  • Jean-Bernard COMTE
    20 juillet 2015 à 09:39 |
    Très bel article.
    En parfait accord avec vous.
  • Stéphane J.X BEAUMONT
    31 juillet 2015 à 08:54 |
    Robert Redeker voit juste et il inscrit sa vision dans le temps long; Ainsi nomme-t-il ceux qui qui sont les "passeurs" éternels de notre histoire: d'abord le soldat et sa livrée, chargée de codes et de symboles graphiques. Ensuite le professeur, qui lui aussi était sanglé dans son uniforme, celui des hussards noirs de la République et j'y ajouterai le Poète, qui sait transformer les idéologies en légendes.
  • DEGRAS
    31 juillet 2015 à 14:53 |
    Belle et authentique réflexion qui replace à travers le soldat, la patrie, matrice nourricière du peuple de France
  • Huguette GRINDLER
    31 juillet 2015 à 17:19 |
    Merci , car il est vrai que le peuple de France aime son armée et ses MIlitaires!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
  • Pierre Malak
    01 août 2015 à 02:29 |
    Si le peuple entre en révolution contre l'islamisation, serez-vous avec ou contre lui ?
  • montuelle
    01 août 2015 à 17:32 |
    merci pour cet article qui vous honore comme il honore le soldat
  • guy Hubin
    01 août 2015 à 18:51 |
    Ce très bel article suscite tout de même deux réserves. D'une part l'abandon de la conscription était inévitable et, d'autre part, l'idéologie dominante n'est pas seule responsable de l'effacement du soldat dans la société française contemporaine.
    La conscription, qui est avant tout une technique de recrutement, se justifiait d'abord par son efficacité à des époques où les effectifs étaient un facteur prépondérant de la puissance. Ce n'est, à l'évidence, plus le cas car la technologie et les procédés de combat l'emportent dorénavant sur le nombre. Dans ces conditions, il était inévitable que la conscription disparaisse nonobstant ses intérêts réels mais secondaires de cohésion sociale, de formation humaine et de creuset national.
    Concernant l'effacement du soldat, il me semble que la responsabilité se partage, hélas, entre ceux que dénoncent brillamment l'auteur et les soldats eux mêmes. Nous nous sommes très mal défendus. Nous avons délibérément sacrifiés notre identité, notre spécificité, notre culture pour tenter de nous comparer, au prix d'un mimétisme destructeur, aux critères mêmes de ceux qui souhaitaient notre effacement. Dès lors le résultat était inévitable. Trois exemples me semblent révélateurs de ces fâcheuses tendances. L'abandon de l'obligation du port de l'uniforme, justifié au nom de l'évolution des moeurs et des activités sociales a fait de nous des citoyens, parfois en tenue, et non plus des militaires acteurs permanent du décors. L'abandon de la spécificité du statut juridique du soldat avec la suppression de la justice militaire a été un coup terrible dont on ne se remettra probablement pas. Enfin, le renoncement à l'enseignement de notre culture spécifique historique, géographique, tactique et stratégique au bénéfice d'une vulgate qui serait présentable dans n'importe quel établissement sérieux a achevé de nous banaliser.
    Sans doute ces inflexions se sont elles faites sous la pression de l'idéologie dominante, disons simplement que nous n'y avons pas opposé une bien grande résistance.
    Général (2°S) Guy Hubin.
  • Claude ROUQUET
    02 août 2015 à 19:41 |
    Réponse au général Guy Hubin: Je ne partage pas votre avis sur la disparition de la conscription. Si elle était devenue caduque en tant que technique de recrutement, elle gardait tout son intérêt en tant que creuset de l'unité nationale, ce qui n'est nullement un intérêt secondaire. C'est parce que Jacques Chirac, homme profondément de gauche, ne voyait plus qu'un intérêt anecdotique à cette unité --et donc à la Nation elle-même-- d'une part, et qu'il n'était pas prêt à donner à l'Armée les moyens d'intégrer et de contrôler les conscrits issus des banlieues d'autre part, qu'il a choisi suivant son habitude la pente de la facilité. Il a mis un terme à la conscription, ce qui a entrainé les désastreuses conséquences que vous citez fort justement.
  • guy Hubin
    09 août 2015 à 11:47 |
    Monsieur.
    Une armée est recrutée, équipée, instruite et organisée pour combattre. Elle concourt aussi au renforcement et au maintien de l'esprit national, ce qui n'est pas négligeable mais vient tout de même après le premier objectif. C'est en ce sens de second que j'ai qualifié cet objectif de secondaire. Par ailleurs, je ne partage pas votre appréciation sur le peu d'intérêt de la gauche pour la cause nationale. Tout d'abord, l'idée nationale est historiquement une idée de gauche, ensuite vous avez aujourd'hui, à droite comme à gauche, des hommes qui y sont toujours attachés et d'autres qui n'y voient plus qu'un intérêt "anecdotique". Mon expérience personnelle m'a appris que c'était encore dans le personnel politique de gauche qu'on avait le plus de chance de trouver d'honnêtes défenseurs de la nation. Je reconnais que sur ce point ma position est peut être statistiquement discutable.
    Bien à vous.
    Guy Hubin.
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