LIBRE OPINION du Cercle de réflexion du G2S : "La remontée en puissance de nos armées, une impérieuse et urgente nécessité".

Posté le lundi 07 mars 2016
LIBRE OPINION  du Cercle de réflexion du G2S : "La remontée en puissance  de nos armées, une impérieuse et urgente nécessité".

Il s’agit, dans la durée (sur 5 à 20 ans) de mettre en adéquation nos moyens militaires avec les missions que le gouvernement peut leur assigner ou que l’évolution de la situation internationale prévisible appelle, non seulement aujourd’hui, mais sans doute encore davantage demain. Ce contexte général suppose un acte politique fort, de portée interministérielle, se traduisant par un effort financier justifié par « l’état de guerre », invoqué par ailleurs, demandant un accroissement notable de nos capacités opérationnelles (effectifs, unités de combat, programmes d’armement, infrastructures, etc.).

 

L’arrêt de la déflation des effectifs à leur bref étale de fin 2015, le renforcement de 11 000 hommes de la force opérationnelle terrestre sur 2015 et 2016 et le complément budgétaire de 3,8 milliards € (Mds €) sur la fin de la loi de programmation en cours de 2016 à 2019, sont incontestablement des mesures positives. Mais, elles ne constituent en rien un ensemble cohérent signifiant une remontée en puissance, hormis pour l’armée de terre qui endosse en partie cette démarche. Ces mesures actent, en effet, l’arrêt du déclin des capacités des armées avec son accompagnement budgétaire, car elles proviennent du constat que les armées ne suffisaient plus aux tâches du moment.

Or, une remontée en puissance s’adresse à l’avenir, même si la décision de son lancement relèverait de l’urgence immédiate. Elle prendra nécessairement plusieurs années de l’ordre de 5, 10, 15 ou 20 ans selon son niveau et elle devra s’attacher par une analyse prospective libre de préjugés à répondre aux défis du futur plus ou moins immédiat, en veillant à ce que, désormais, les moyens dévolus aux armées répondent enfin aux missions de défense du territoire, de protection des populations et à la préservation des « ambitions » et des intérêts stratégiques de la France.

Son objet consiste bien à rétablir pleinement les capacités opérationnelles des armées, pour répondre à leur finalité spécifique : dissuader un adversaire multiple et déterminé et, si nécessaire, conduire des opérations de guerre. Ce rétablissement est appelé en priorité par la situation mondiale hors de nos frontières et à proximité de celles de l’Europe afin d’assurer la protection de nos territoires et de nos populations. A ce sujet, la constitution d’un potentiel militaire étant une entreprise qui s’inscrit sur une longue durée autant pour la réalisation d’effectifs formés et entrainés que pour la production industrielle des systèmes d’armes, l’« ennemi » à prendre en compte ne saurait se résumer au seul Etat islamique considéré comme l’horizon indépassable de la menace, ainsi que l’a rappelé le chef d’état-major des armées récemment. Il apparait ainsi que la remontée en puissance concerne en priorité les capacités des forces pour des opérations de haute intensité hors du territoire, ou pour la protection extérieure du pays et de ses intérêts vitaux.

Reste la question de la protection immédiate du territoire national et de sa population. Elle dépend également de notre politique extérieure, elle-même intimement liée à la situation géopolitique mondiale. Les trois armées ne sont pas concernées au même degré et de la même manière par un tel sujet qui relève essentiellement des aptitudes de l’armée de Terre. Pour cette dernière, il ne saurait être envisagé de constituer deux catégories distinctes de forces, solution qui conduirait à une armée à deux vitesses et se révélerait non seulement insupportable pour la cohésion d’une armée de métier, inadaptée pour un emploi opérationnel qui peut être massif, mais encore, insoutenable au plan budgétaire sauf à dégrader à nouveau ses capacités. En revanche, sur le sol national, si les armées - et l’armée de Terre avant tout - ont eu à intervenir dans l’urgence et interviennent encore dans un cadre d’emploi qui reste toujours à préciser, notamment au plan juridique, la remontée en puissance leur permettra de répondre sur une plus grande échelle aux missions sécuritaires inopinées. En effet, acteurs privilégiés de l’urgence, les forces militaires peuvent intervenir sur l’ensemble du territoire s’il le fallait, en complément ou à la place des forces de police et, selon l’hypothèse la plus pessimiste, comme derniers recours. Pour autant, dans la durée, ces dernières missions doivent rester du ressort des forces de l’ordre et de sécurité - police et gendarmerie - qui devraient en conséquence bénéficier également de mesures de remontée en puissance, la situation nationale ayant manifestement démontré leur insuffisance pour les mêmes raisons que celles qui ont vu l’affaiblissement des armées.

Pour être clair sur la nature de la remontée en puissance, celle-ci n’est pas un exercice de mobilisation d’effectifs, ni une simple action industrielle de réarmement. Il ne s’agit pas non plus de « refonder » les armées, ou de les transformer, encore moins de les restructurer (encore !), mais d’accroître leurs capacités déjà existantes pour la plupart, et d’en tirer parti pour les moderniser.

L’objectif est bien de renforcer l’appareil militaire de la France après des décennies d’affaiblissement, plus ou moins insidieux, à partir de sa situation d’aujourd’hui qui heureusement bénéficie de nombreux atouts comme nous le verrons plus loin.
Il s’agit donc, en premier lieu, d’un acte politique fort et constant dans le temps, de portée interministérielle dans son accomplissement qui doit mobiliser toutes les énergies de ceux qui devront y concourir. Les délais de cette remontée en puissance dépendent bien entendu du volume et de l’énergie que les gouvernements voudront lui donner. Ils dépendent aussi du degré de dégradation des capacités des armées qu’il faudra analyser et des ambitions ou des priorités - terme plus juste - de la France en matière de politique extérieure. Cette action, dont la durée devrait courir sur cinq à vingt ans, réalisera enfin l’adéquation des moyens militaires à la nature des opérations décidées par le gouvernement ou prévisibles à terme, ce qui n’est pas toujours le cas depuis bientôt vingt ans.


En tout état de cause, il y a urgence à prendre une décision politique sur ce sujet, car la capacité de remontée en puissance dépendra essentiellement, en ce qui concerne les armées, du maintien en leur sein de ces cadres de haut niveau aujourd’hui disponibles, mais condamnés par l’actuelle politique des personnels et invités fermement par un champ de dispositions diverses à se reconvertir en milieu civil. Et, le mouvement inverse qui a profité au personnel civil de catégorie A recruté de manière généreuse depuis 2007, ne sera pas utile à nos formations militaires pour assurer cette restauration.


La remontée en puissance aura un coût financier important nécessitant un arbitrage courageux des priorités gouvernementales. Faute de quoi, elle n’aura pas lieu. La situation mondiale réclame à l’évidence que la norme recommandée par l’OTAN à ses membres lors du Sommet de l’Alliance en 2014 et qui devrait être confirmée par celui de Varsovie en juillet 2016, soit ralliée au plus vite. Cette norme de mesure d’un effort de défense de 2 % du PIB pour l’ensemble des Etats membres est considérée comme le minimum en-deçà duquel nul n’aurait du descendre après la disparition du Pacte de Varsovie.


Pour un pays comme la France - qui se voit un destin mondial, à tout le moins un rôle régional fort, et qui nourrit des ambitions légitimes en la matière - ce seuil minimum doit être dépassé s’il veut être cohérent avec ces dernières et, surtout, s’il répond à l’obligation morale et politique de donner à ses armées les moyens des missions qu’il leur commande. A cet égard, compte tenu d’une dissuasion nucléaire à deux composantes, d’un système complet de moyens spatiaux, d’une volonté de maîtriser l’entrée en premier sur un théâtre et de pouvoir diriger une coalition sur un théâtre régional, de la volonté affichée et réalisée à ce jour de posséder l’ensemble du spectre des capacités opérationnelles, la ponction sur la richesse nationale ne saurait être inférieure à 2,5 % voire 3 % du PIB.

 

Rappelons que cet effort à 3 % était celui produit à la chute du Mur de Berlin ; il n’est en rien extravagant et personne ne le jugeait comme tel à l’époque. Il répondrait seulement à « l’état de guerre » dans lequel nous nous trouvons selon les termes mêmes du Président de la République et du Premier ministre. Cette question de la ponction sur la richesse nationale au profit d’un effort de défense pourrait paraître assez vaine au regard de la dépense publique qu’elle génère.

Faut-il rappeler, une fois encore, que le budget de la défense ne représente que 3,2 % d’une dépense publique dépassant le montant de 1 200 milliards d’€. La part liée à celle de « l’ordre et la sécurité publics », 3,1 % ; celle attachée aux « services généraux des administrations publiques », 11,5 % et la part affectée à la « couverture des risques sociaux » (fonctions « protection sociale » et « santé ») atteint les 57,3 % de la dépense publique et, enfin, pour l’ « enseignement », 10,8 %.

 

L’objet de ces remarques n’est pas d’opposer une dépense publique à une autre, mais de mettre en perspective l’obligation de l’Etat d’avoir à conduire des choix en fonction de priorités bien hiérarchisées, déterminées par la dangerosité des situations à venir. On objectera que la marge de manœuvre de l’Etat se situe sur son seul budget voisin de 310 milliards d’€ et non sur le reste conséquent de la dépense publique qui obéit aux exigences de la solidarité nationale. Mais, l’Etat se doit aussi de faire des choix éclairés.

Enfin, cette entreprise de pleine restauration de capacités présentera aussi le double avantage de mettre en cohérence les discours tenus sur notre situation de pays « en guerre » avec les moyens accordés aux armées, et ces derniers en adéquation avec les missions qui leur sont affectées.

 

 

Général d’armée (2s) Jean-Marie FAUGERE
Président du G2S

 

 

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Source : G2S
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