LIBRE OPINION du Général (2s) Dominique MARIOTTI : LE SURSAUT NECESSAIRE

Posté le vendredi 18 septembre 2015
LIBRE OPINION du Général (2s) Dominique MARIOTTI : LE SURSAUT NECESSAIRE

Quand une institution ne se sent pas bien et traverse « une crise », la tendance est souvent d’évoquer le manque de moyens auquel elle est confrontée pour accomplir sa mission. La Justice manque de juges, l’Education manque de professeurs, l’Hôpital manque d’infirmiers, l’Armée manque de soldats… Bref, tout le monde manque de personnel, d’argent pour le payer et pour le former, de matériel pour l’équiper… etc. ! Cela est sans doute vrai dans bien des cas mais il y a aussi d’autres facteurs de malaise qui sont souvent mis sous le boisseau parce qu’ils mettent en cause la pertinence et la cohérence des politiques qui les gouvernent. Au premier rang de ces facteurs figurent sans doute le manque de vision et l’absence d’objectifs suffisamment clairs pour être compris de tous.

En ce qui concerne plus particulièrement la politique de défense, le caractère gribouille des décisions prises au gré des événements de ces dernières années est pour le moins inquiétant. Les Livres blancs qui se sont succédés depuis la désormais mythique chute du Mur de Berlin soulignent la dangerosité d’un monde dépolarisé et nous invitent paradoxalement à la réduction de nos efforts de défense… ! Un attentat survient-il dans nos murs que l’on prend la décision de réduire un peu moins nos effectifs que prévu tout en faisant croire au gogo qu’il s’agit d’une mesure courageuse et très significative.

Les chefs d’états-majors de nos armées définissent à grand bruit un seuil de forces en-dessous du quel il n’est plus possible d’assurer la mission. L’année suivante on ne s’en souvient plus, et l’année d’après encore moins. Un nouveau Livre blanc est écrit qui remet les compteurs à zéro et ainsi de suite… Le citoyen peut légitimement se demander s’il y a un pilote dans l’avion.

Il s’agit donc d’un problème de volonté politique et de commandement, bref, de prise de responsabilité. Et la question est de savoir comment sortir de ce discours absurde, en vogue dans certains milieux, qui prétend que l’on peut appliquer à la constitution et à la conduite des forces armées une logique uniquement comptable. Ce ne sera pas facile parce que cette confusion règne depuis longtemps.

*

Les forces armées constituent un ensemble qui, pour être cohérent, ne peut dissocier la quantité de la qualité. Raisonner en nombres de bataillons n’est pas plus pertinent de nos jours qu’il ne l’était hier si personne n’est capable de les employer avec intelligence. Mais toute l’intelligence d’un stratège ne saura vaincre l’ennemi s’il ne dispose d’aucune force pour le faire. C’est de cette équation qu’il s’agit toujours dans le dialogue entre le pouvoir politique et les chefs militaires. Encore faut-il que tous les acteurs se comprennent et parlent le même langage. Lorsque les politiques n’ont plus la moindre idée de ce que représente le maintien des capacités des forces et de l’effort permanent de préparation et de mise en condition qu’il implique, l’échange tourne immanquablement au dialogue de sourds et provoque les catastrophes dont l’Histoire ne manque pas d’exemples.

Pour notre pays, et compte-tenu des responsabilités mondiales qu’il nous appartient d’honorer, les menaces sont nombreuses et protéiformes. Nos capacités militaires ne peuvent être improvisées lorsque les crises surviennent ou remises en causes en permanence au gré des postures politiciennes. L’intelligence veut qu’un outil militaire robuste, cohérent et bien adapté au poids que l’on entend peser sur la balance internationale soit maintenu dans la durée. Car seule la durée des structures de commandement et des unités de combat permet aux états-majors de se préparer et d’entraîner les forces à réagir rapidement et efficacement aux menaces. Tout le monde sait le rôle tragique que les remaniements désordonnés des chaînes de commandement des unités françaises à la veille de la deuxième guerre mondiale ont joué dans la débâcle de juin 1940.

Il faut donc cesser immédiatement d’éreinter nos armées dans un processus permanent de réformes aussi coûteuses qu’inutiles. Il faut laisser les militaires travailler et se préparer aux opérations dont c’est la mission.

Il faut assurer sans délai l’ensemble de la communauté militaire d’une condition sociale et matérielle à la hauteur de la disponibilité que l’on exige d’elle.

Il faut assurer maintenant et dans la durée le volume des effectifs et des équipements afin que ceux qui sont en opération soient en sécurité, que ceux qui doivent se remettre en condition puissent le faire en toute sérénité et que ceux qui se préparent à entrer en campagne puissent s’entraîner avec le maximum d’efficacité.

Ces impératifs participent du devoir régalien de l’Etat. S’il n’est pas en mesure de le remplir, les volontaires pour les armées se feront de plus en plus rares dans toutes les catégories.

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Alexis de Tocqueville, parfois nostalgique des grandes vertus féodales, était acquis à la démocratie. Il en mesurait la grandeur mais aussi les dangers, surtout ceux de la fugacité des opinions qui ne s’attachent qu’au bien-être érigé en culte. Il comprenait que ceux qui se présentent aux suffrages du peuple ne pourraient promettre que de satisfaire son goût du confort. Comment peut-on alors imaginer que le politique et le soldat puissent parler la même langue ? Si Molière revenait parmi nous, il en ferait une comédie qui nous amuserait beaucoup. On y parlerait en « éléments de langages ». On compterait « les dividendes de la paix ». On inciterait au retour sur « le cœur de métier » ! On y verrait un maréchal-de-camp, couvert de plumes, maudire Louvois aux écuries et lui cirer les bottes dans l’antichambre du roi.

Le dialogue entre le politique et le militaire sur les effectifs et les équipements est souvent difficile mais il ne faut pas que le militaire de son côté se complique la vie, et surtout celle des échelons subalternes, par des réformes internes saugrenues et d’une efficacité douteuse. Il ne faut pas qu’il invente à son tour, par on ne sait trop quel zèle, un langage et des concepts qui ne soient que le reflet de la mode et du snobisme ambiant. Il est impossible aujourd’hui de savoir qui est à l’origine de cette dilution des responsabilités dans la fragmentation du commandement qui a prévalu à la création des bases de défenses, par exemple. On a fait fi en trop peu de temps d’un élément culturel de notre armée de terre qui remontait à Richelieu : le régiment. Nous ne reviendrons pas une fois encore sur cette révolution inutile et bâclée mais, à travers cela, nous nous interrogerons sur cette tendance générale qui semble vouloir empêcher les officiers de commander. Tout se passe souvent comme si il était impossible de savoir qui commande quoi. Et l’on peut se demander à qui profite ce manque de clarté. Certainement pas au soldat. Et c’est là le crime !

Quand un soldat, dans le djebel, n’a pas les souliers qui conviennent ou quand il a des munitions défectueuses pour son fusil d’assaut, il doit bien y avoir un responsable quelque part. Quand son épouse et ses enfants, en base arrière, ne reçoivent pas la solde, il doit bien y avoir un responsable quelque part. Et quand on nous explique que la remise en ordre du système informatisé de la solde va coûter aux contribuables des millions d’euros, il doit bien y avoir un responsable quelque part. Comme plus personne n’a le droit de commander, personne n’est responsable.

Il faut impérativement rétablir l’autorité et les responsabilités hiérarchiques à la manière dont les avait définies le général LAGARDE en 1975. Il faut que le chef d’état-major des armées se cramponne de toutes ses forces au décret n° 2009-869 du 15 juillet 2009 qui définit clairement ses attributions. Et il faut soumettre sans équivoque ceux qui soutiennent à ceux qui combattent.

Il faut que les chefs militaires placent les politiques devant leurs responsabilités sans la moindre complaisance. Ils y perdront certainement leurs étoiles mais garderont leur honneur. Car pour un officier, il n’y a pas de chuchotements de cabinet quand il s’agit des soldats et « du succès des armes de la France ». Le politique a horreur d’être mis face à ses responsabilités, surtout en matière de défense. C’est la raison pour la quelle l’information est extrêmement contrôlée dans ce domaine. Personne ne laissera un chef militaire expliquer que ses unités, ses équipages ou ses pilotes sont sous- entraînés et épuisés ailleurs que face à une commission contrôlée et calfeutrée.

Les soldats doivent exiger que ceux qui les envoient au casse-pipe parlent le même langage qu’eux et qu’ils partagent les vertus que l’honneur leur impose.

 

Dominique MARIOTTI
Officier général (2S)

 

Source : Dominique MARIOTTI Officier général (2S)
Commentaires (12)
  • lanrezac
    18 septembre 2015 à 19:07 |
    Il n'y a d'espoir, à mon avis, que dans un changement politique radical et courageux en 2017..
  • Christian LAPAQUE Lt-Cel (er)
    18 septembre 2015 à 23:41 |
    “’une politique n’a de sens qu’à condition d’être au service d’une évidence spirituelle.” Saint-Exupery lettre à un Otage 1942

    Et voici la réponse du Chef de l'Etat de 1958

    Dans l'univers, les courants qui le traversent mettent en cause jusqu'à l'avenir de l'espèce humaine. Ils portent la France à se garder tout en jouant le rôle de mesure, de paix et de fraternité que lui dicte sa vocation. Telles sont les conditions dans lesquelles nous eûmes à établir notre projet de constitution. Nous l'avons fait pour le peuple
    Charles de Gaulle 1958 place de la République

    Et à présent revenons à nos forces armées qui subissent les effets pervers du désarmement moral ambiant.
    Le problème de nos forces c'est qu'elles ont du mal à construire et à défendre "un projet d'entreprise" qui ne peut pas venir du politique car ce "projet d'entreprise" relève des seules responsabilités du chef d'Etat-Major des Armées. Et ce projet d'entreprise ne peut pas pour réussir être classé "confidentiel défense".

    Au cours des 20 dernières années nos armées sont sorties de leur coeur de métier en se laissant imposer par des cabinets externes des réformes de structures qui sont sans effets sur l'économie générale des forces.
    En partageant " le riz le pain et le sel et le couchage" au sein de base de défense on économise à la marge mais on détruit sûrement les capacités tout temps tout lieux exigées d'une organisation militaire."

    Les seuls gisements d'économie sont dans la restructuration de la logistique de l'information du cycle de vie des principaux systèmes d'armes. "from plant to foxhole" en convergeant tous pour celui qui fait le job en bout de chaîne, dans son trou de renard.

    Le budget de la défense supporte financièrement 4 à 5 fois et c'est peu dire (autant qu’il y a de systèmes d’armes majeurs dans les 3 armées) des dépenses pour les mêmes fonctions à satisfaire et de plus se ruine dans la construction de citadelles informatiques (particulièrement vulnérables) qui cloisonnent l'information (comme dans le renseignement) et mette l'ensemble des logiques d'échanges en Vilebrequin. (pour Louvois expliquer pourquoi cela ne pouvait fonctionner tient dans une demie page no comment)
    Mais comme depuis 1928 les fonctionnaires et militaires sont organisés par grand corps en perpendiculaire du fonctionnement normal des choses il est difficile de faire la révolution dans les "affaires militaires" , sinon à poste de responsabilités constant.
    La manoeuvre des effectifs qui est normalement une des conséquences du modèle d'armée et d'activité que l'on choisit en devenant l'axe de refondation bloque la modernisation d’ensemble.
    Dans une chaine de construction d’automobile si il faut 1000 personnes on embauche 1100 pour assurer tout temps tout lieu le démarrage à chaque reprise mais on ne laisse travailler que 1000 car 100 de plus ralentirait les autres.

    On ne sortira de la situation actuelle que par le haut comme quand on est en panne dans la paroi.
    C’est la maitrise du progrès scientifique qui garantit la vigueur de la pensée militaire. (armées d’aujourd’hui 1988 libres opinions).


    voir sur le site http://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-general-2s-vincent-desportes-nous-sommes-en-guerre-et-pour-longtemps.html
  • adamastor
    20 septembre 2015 à 18:01 |
    Je vous reconnais bien là! Bravo. (ops Market garden!)
  • GERARD
    04 octobre 2015 à 17:09 |
    Encore plus simple conditionner le citoyen à des réflexes perdus : - je suis malade , je vais quand même tenir mon poste de travail - le "on" dit , que c'est impossible , je réfléchis , je m'y attèle , je m'efforce . Être ouvert et exposé , et non pas aux abris , tenace . Préceptes valables du cours préparatoire à la fin de sa vie . A l'Armée , comme à l'Usine . J.GERARD
  • DUBOIS Roland
    04 octobre 2015 à 18:20 |
    J'aurais mauvaise grâce à ajouter quelque chose au texte du général Mariotti. Tous est dit.
    Général (2S) Roland DUBOIS
  • DAVID
    04 octobre 2015 à 22:07 |
    Merçi ,Mon Général, pour cette intervention claire, nette et frappée au coin du bon sens. Depuis plus de trente ans, nous entendons nos grands chefs, certes parfaitement compétents par ailleurs, nous expliquer qu'ils ont accepté leurs hautes responsabilités pour pouvoir au moins préserver l'essentiel et que, sans leur détermination, la situation n'aurait pu qu'empirer davantage. Or, le pire, nous y sommes ou presque. Orgueil de leur part ? aveuglement ? ou vaine recherche d'une considération que le politique se refuse d'accorder aux chefs militaires depuis les années soixante ? Il y a bien perversion du sens de l'honneur, quant à la fidélité, cette dernière parait aussi bien malmenée !
  • JEAN PN
    05 octobre 2015 à 07:38 |
    " tout le monde manque de personnel, d’argent pour le payer " mais pour les migrants il ne manque rien ... Logements, nourriture, CMU, Allocations diverses, etc ... Et que fait notre armée ?... elle laisse faire ! Nos militaires oublient trop facilement qu'eux aussi ont une famille qui, comme les autres, supporteront les méfaits islamistes !
  • ESCLAFIT Pierre
    05 octobre 2015 à 11:31 |
    Y a t-il seulement une volonté de s'attaquer à une crise exceptionnellement grave ? J'en doute, je crois au contraire que nos dirigeants en sont complices.
  • VERDES
    06 octobre 2015 à 11:51 |
    Je ne connais pas la signification "2S" je lis que vs etes General. Vs dites aux autorites militaires d'etre fermes vis a vis du politique meme s'ils perdent leurs etoiles ! Qu'avez dit ou fait de votre cote ?
  • Yves ANCEL
    06 octobre 2015 à 12:26 |
    Bravo et 100% d'accord, mon général !

    Il y a longtemps que je prêche pour l'abandon de la novlangue de bois politiquement correcte mais il faut être au moins général (et encore) pour être un tant soit peu écouté.
    Tout le monde a voulu profiter des chimères des "dividendes de la paix" alors que la menace n'avait pas disparu. Elle a juste changé de visage, devenant de plus en plus sournoise pour le plus grand bonheur de ceux qui ne voulaient pas voir les choses en face. Et il n'y a pas que des politiques qui soient en cause. Nos armées paient cher la fierté d'avoir longtemps toujours fait mieux avec moins. Un général a même déclaré il y a peu de temps que nous n'étions pas en guerre ! Comme si les références étaient toujours celles de 14-18 ou 39-45 !

    La France a la gueule de bois après une catastrophe ou un attentat, on gesticule un bon coup comme on prendrait un alka-selzer et le lendemain on retourne à sa petite vie. Page tournée...
    Pendant ce temps des soldats se trouvent en difficultés (euphémisme car certains en meurent). S'il peut être normal de mourir au combat lorsqu'on a embrassé le métier des armes, ce ne peut être que lorsque TOUT aura été mis en oeuvre pour garantir des chances raisonnables de succès et de survie. Il n'est pas normal que le sang coule à cause d'économies ou de paris hasardeux. Même si maintenant on fait une belle cérémonie...

    Les reportages dont on nous abreuve généreusement chaque jour montrent des migrants ou des djihadistes qui scandent des slogans revendicatifs ou belliqueux. Sans que cela tourne au bourrage de crâne, pourquoi ne lit on pas les commandements de la carte du Soldat de France sur nos places d'armes? J'en avais un agrandissement face à moi dans mon bureau de DMD pour essayer de ne jamais les perdre de vue. Je crois que ce serait une bonne chose à afficher dans le bureau de tous les officiers exerçant un commandement ou une responsabilité, pour exercer un soutien moral lors de la prise de décisions délicates ou de choix nécessitant du courage.
    D'ailleurs, à l'heure où on voile des Soldats parce qu'ils sont de sexe féminin, cette carte est elle toujours distribuée?

    Puisse votre appel à réagir être entendu, vous qui avez toujours appelé un chat un chat (ou plutôt un chien un chien...) et que tous ceux qui pensent comme vous vous rejoignent et se manifestent, par Saint ROCH !..

    LCL (er) Yves ANCEL
  • Col (er) MG DUPATY
    07 octobre 2015 à 22:02 |
    Bravo mon Systus : tu as toujours su parler vrai ! Je me souviens encore de ton intervention a la commission ou certain s'emeuvait que les fils d'officiers souhaitent embrasser cette prestigieuse carrier et j'espere que nos fils et nos camarades aient cela a l'esprit et deviennent des relais tout azimuth de tes pensees.
    Outre atlantique on a un peu de retard mais le soutien n'en est pas moins amical et fervent.
    Amities fideles !
    Migeo
  • Ph. Galteau
    13 octobre 2015 à 18:22 |
    Accablant! et malheureusement vrai; Aucune vison, dont les effets sont multipliés par une explosion des impôts, sans aucune tentative de réflexion sur les dépenses de l'Etat, tout ceci multiplié par le vieil anti-militarisme socialiste. Les militaires ont la fâcheuse habitude d'obéir, m^me si leurs moyens de correspondent nullement aux menaces, ils font face
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