LIBRE OPINION : L’Allemagne, le jour d’après

Posté le lundi 21 septembre 2015
LIBRE OPINION : L’Allemagne, le jour d’après

« La semaine dernière », écrit l’éditorialiste du Figaro Ivan Rioufol sur son blog, « le Point s’émerveillait de L’incroyable Madame Merkel, tandis que le Monde lui promettait le prix Nobel de la Paix ».

Rares sont cependant les analyses après la « volte-face » de la chancelière, « qui a décidé dimanche de rétablir des contrôles aux frontières de son pays envahi, signe de sa légèreté initiale (…) » (1). Comme peu nombreuses avaient été les réflexions sur les raisons de la « générosité » allemande. Romaric Godin, pour la Tribune, relevait bien que « l’occasion était trop belle pour la chancelière de redorer le blason de son pays », afin de « faire oublier l’indifférence complète qui a prévalu – et qui prévaut encore largement – concernant la gestion de la crise migratoire par les deux principaux pays frontaliers, l’Italie et la Grèce ». De plus, ajoutait-il, « c’est aussi une manière de faire oublier que l’Allemagne ne participe pas aux actions militaires sur le terrain et a toujours refusé d’y participer » (2). Dans ce domaine, nous le savons en effet, c’est la France qui assume l’essentiel du poids financier et humain du combat destiné à empêcher par exemple, jusqu’ici avec succès, l’établissement d’un état proto-islamique en Afrique sub-saharienne.

 

C’est-à-dire, et nous le relevions ici en avril dernier (3), l’apparition d’un afflux supplémentaire de migrants vers les côtes européennes. Ni le rapport des députés François Loncle (PS) et Pierre Lellouche (UMP), ni la réunion en « urgence » (!) des chefs d’Etat de l’UE le 23 avril 2015 n’ont rien changé – pas plus que les appels répétés du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian à plus de solidarité (« Le fardeau de la sécurité européenne n’est pas équitablement réparti. La France continuera à y prendre sa part, mais seulement une part. Nous attendons que nos partenaires soient également au rendez-vous », disait-t-il à Riga, en février dernier (4)). Pas plus que n’a eu de suite sa proposition « d’exclure les dépenses militaires du déficit » français (5). La France est pour l’heure inaudible. 

 

Pourquoi donc ce concert de louanges quand l’Allemagne, sans concertation aucune avec des voisins qu’elle déstabilise, ouvre une boîte de Pandore en décidant d’un plan de 6 milliards d’euros (« 60% des dépenses supplémentaires prévues initialement dans le budget fédéral de 2016 », rappelle Romaric Godin) pour accueillir 800 000 migrants (qui seront in fine un million sinon plus) ? 

 

Parce que, répond La Vigie dans sa dernière livraison (6), sous une plume très équilibrée, « chacun s’accordait à penser la puissance économique (de l’Allemagne) lui conférait des privautés politiques, notamment pour diriger la barque européenne ». Cette puissance pourtant, est « fortement liée à la pression (qu’elle) a fait subir aux autres Européens » ?

Oui, explique tranquillement La Vigie, et nous savons comment : « Chacun connaît désormais les réformes mises en place au début des années 2000 par G. Schröder. Bien que socialiste, il organisa une grande réforme du droit du travail (les lois Harz) qui instaura une profonde dérégulation du marché de l’emploi (…). Cela a permis l’embauche de travailleurs venus d’Europe centrale et orientale prêts à travailler même pour quatre euros de l’heure ». Ce « drainage d’une force de travail extérieure, que les travailleurs viennent en Allemagne ou que les usines soient délocalisées dans les pays voisins » explique un « fort regain de compétitivité », avantage décisif sur « les autres pays européens qui ne pouvaient pas suivre cette concurrence salariale ».

Pourquoi ses partenaires ont-ils accepté ce choix de l’Allemagne ? Parce que « son poids relatif lui permet de définir les règles communes qui engagent les autres. Ainsi s’explique la crise structurelle qui frappe l’économie européenne, que la crise financière de 2008 n’a fait que renforcer (…). Ce diagnostic est connu de ceux qui le veulent bien ».

 

Ainsi s’explique, du point de vue économique, l’appel à des migrants à bas coût utiles à un pays en difficulté démographique. Travestissement ou conviction, cette exploitation des travailleurs pauvres est présentée – ressentie ? - comme une « vertu », symbolique du « moralisme» allemand, écrit encore La Vigie, « celui de l’effort, des réformes à faire, des règles à respecter ». On comprend mieux la première réaction de la population, après la piètre image que l’Allemagne a donné d’elle-même lors des négociations avec la Grèce : « ces caricatures d’Angela Merkel en Hitler à l’occasion de la crise grecque. Pour le public allemand, il y eut alors comme un choc : comment la si populaire Mutti pouvait-elle être caricaturée en ceinturon de cuir, la schlague au côté ? ». D’accord avec le patronat « pressé d’embaucher », la presse allemande, le populaire Bild en tête, ouvre les bras. Rappelons-nous que l’Allemagne nazie est celle de nos pères et de nos grands-pères et que ses témoins, nombreux, en combattent encore les spectres : l’appel à la générosité permet de les conjurer. « L’Allemagne s’auto célèbre et s’entre-admire (…), si heureuse de donner enfin un visage plaisant, là où on la découvrait égoïste hier, fasciste avant-hier »…

 

Mais ? Outre que l’enthousiasme n’est pas si général, en particulier dans l’ex RDA (6) mais pas seulement (Munich, Dortmund), la réalité frappe à la porte (politique intérieure aidant). Son pays ne peut pas faire face à l’afflux et la chancelière rétablit sans concertation le contrôle aux frontières, y compris, à l’ouest, avec la France (8). Décision à nouveau unilatérale. L’Allemagne ferme en même temps les routes aux migrants qui traversent en sa direction et sur son incitation l’Autriche, la République tchèque, obligeant l’Europe centrale et les Balkans à se barricader à leur tour, submergés par des arrivants toujours plus nombreux qui se retrouvent bloqués chez eux (9). Le chaos s’installe. 

 

Le jour d’après, que fait l’Allemagne ?

 

Elle reste égale à elle-même et s’impose sans entrave. Indifférente au chaos qu’elle a généré chez ses voisins, ou peut-être inconsciente, elle fait pression sur ses partenaires pour qu’ils acceptent des solutions qui conviennent à l’Allemagne – menaces à l’appui, exprimées tour à tour par le ministre allemand de l’Intérieur, par le président allemand du Parlement européen, ou par le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier (qui agite la perspective d’une vote à la majorité qualifiée lors du sommet européen à venir du 23 septembre pour imposer son point de vue à ses partenaires). Menaces destinées à faire accepter l’inacceptable, une politique de quotas obligatoires dans chaque pays de l’UE – sans aucune base légale, chaque pays étant évidemment souverain sur son territoire. Sans que ne soit abordé le problème des clandestins dans son ampleur. « L’Allemagne, impulsive ou cynique, crée un appel d’air ingérable en affirmant accepter de recevoir 800 000 migrants. Quelques jours après, sans craindre la contradiction, elle se défausse en refermant ses portes. Alors qu’il est urgent d’agir, les membres de l’Union ne se montrent d’accord ni pour ouvrir les bras ou poser des barbelés, ni sur l’opportunité de répartir la charge ou de faire chacun pour soi » remarque dans Le Temps helvétique Marie-Hélène Miauton, fondatrice à Lausanne de la société d’études M.I.S Trend (10). Et de rappeler que si l’UE désire aujourd’hui imiter le modèle suisse (« qui a su instaurer des quotas par cantons »), « il n’est pas étonnant que les Etats se rebiffent, car les institutions de l’UE ne sont pas calquées sur le modèle helvétique ». Suisse qui avait on s’en souvient, le 9 février 2014, anticipé le problème migratoire en organisant une votation très critiquée alors en Europe « contre l’immigration de masse » - sans chercher imposer à personne ce que ses citoyens avaient démocratiquement décidé, ni à donner des leçons de morale. 

 

Ce qu’Yvan Rioufol décrit sans son billet déjà cité comme « la comédie des bons sentiments et des intérêts mercantiles » serait-il, par « les désordres et les risques créés, la scène de trop » ? Nous ne sommes pas si optimistes.  

 

Hélène NOUAILLE

 

 

Notes :

 

(1) Le Figaro, le 18 septembre 2015, Yvan Rioufol, Bloc note : finie la comédie des bons sentiments

http://blog.lefigaro.fr/rioufol/2015/09/finie-la-comedie-des-bons.html

 

(2) La Tribune, le 7 septembre 2015, Romaric Godin, Allemagne : pourquoi Angela Merkel est-elle si généreuse avec les Réfugiés ?

http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/allemagne-pourquoi-angela-merkel-est-elle-si-genereuse-envers-les-refugies-503128.html

 

(3) Léosthène n° 1018 du 25 avril 2015, Migrants : des paroles et des actes

« Si l’Italie est seule, abandonnée par l'Europe, face à l'afflux de migrants, la France est encore plus seule dans sa lutte contre le terrorisme déclenchée par François Hollande avec son intervention militaire au Mali », écrivait le 23 avril Philippe Duval pour Mondafrique. Les députés François Loncle, pour le parti socialiste, et Pierre Lellouche, pour l’UMP ont effectué en mars dernier une mission dans trois pays sahéliens, le Niger, le Burkina Faso et le Mali. Ils en rendaient compte le 31 mars. « Leur cri d’alarme devant la commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée Nationale est passé inaperçu. Il doit aujourd’hui être réécouté à la lumière des événements de la semaine, la mort de centaines de migrants dans plusieurs naufrages de bateaux venant de Libye et la menace terroriste toujours présente ». Il doit d’autant être entendu que la bruyante réunion des 28 chefs d’Etat de l’UE réunis en « urgence » à Bruxelles le 23 avril pour apporter des solutions à l’afflux et au naufrage en masse de migrants en Méditerranée n’a pu trouver qu’un accord a minima : « Beaucoup de bruit pour rien », titre le Point le 24 avril. Etat des lieux.

 

(4) Opex360, le 20 février 2015, Laurent Lagneau, M. Le Drian appelle les pays membres de l’UE à faire plus d’efforts pour la sécurité de l’Europe

http://www.opex360.com/2015/02/20/m-le-drian-appelle-les-pays-membres-de-lue-faire-effort-pour-la-securite-de-leurope/

 

(5) Opex360, le 16 février 2015, Laurent Lagneau, Selon M. Le Drian, l’idée d’exclure les dépenses militaires du déficit commence à être entendue au niveau européen

http://www.opex360.com/2015/02/16/selon-m-le-drian-lidee-dexclure-les-depenses-militaires-du-deficit-commence-etre-entendue-au-niveau-europeen/

 

(6) La Vigie, lettre d’analyse stratégique publiée par Jean Dufourcq et Olivier Kempf et paraissant tous les deux mercredis, n° 25, le 16 septembre 2015, De l’Allemagne, entre vertus et rigueurs

L'Allemagne est de retour. Certes, l’affirmation a de quoi surprendre tant on n’a jamais eu l’impression, ces dernières années, qu’elle ait été vraiment absente. Au contraire, chacun pouvait constater à quel point elle avait pris la direction de l’Europe, pour le meilleur comme pour le pire. Chacun s’accordait à penser que sa puissance économique lui conférait des privautés politiques, notamment pour diriger la barque européenne. Mais personne ne la jugeait pour autant aimable. Au contraire, on dénonçait son égoïsme et le traitement de paille de fer qu’elle imposait au reste de l’Europe (…).

https://www.lettrevigie.com/?p=920

 

(7) FranceTV Info, le 17 septembre 2015, L’autre visage de l’Allemagne

http://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/migrants-l-autre-visage-de-l-allemagne_1086803.html

 

(8) Valeurs actuelles, le 16 septembre 2015, L’Allemagne « renforce » ses contrôles à la frontière française

http://www.valeursactuelles.com/societe/lallemagne-renforce-ses-controles-a-la-frontiere-francaise-55556

 

(9) Le Point/AFP, le 18 septembre 2015, Face à l’afflux de migrants, l’Europe balkanique et centrale se barricade

http://www.lepoint.fr/monde/face-a-l-afflux-de-migrants-la-croatie-ferme-une-partie-de-ses-frontieres-18-09-2015-1965833_24.php

 

(10) Le Temps, le 18 septembre 2015, Marie-Hélène Miauton, L’UE face aux migrants

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/5ad7c10a-5d59-11e5-af59-94bd5b6861b3/LUE_face_aux_migrants

 

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