LIBRE OPINION ; L’armée de l’Air est en surchauffe

Posté le mercredi 06 mai 2015
LIBRE OPINION ; L’armée de l’Air est en surchauffe

par Laurent Lagneau, le 06-05-2015 – Zone Militaire – opex360.

Comme l’a récemment affirmé son chef d’état-major, l’amiral Bernard Rogel, la Marine nationale est en dépassement de son contrat opérationnel. Même chose pour l’armée de Terre, qui founit l’essentiel des effectifs de l’opération intérieure Sentinelle. Qu’en est-il de l’armée de l’Air?

Eh bien selon le général Denis Mercier, son chef d’état-major (CEMAA), elle est au taquet. Même au-delà. En effet, comme il l’a indiqué lors d’une audition devant les députés de la commission de la Défense, son engagement est « supérieur à ce qui est prévu dans ses contrats opérationnels, dans de nombreux domaines et dans la durée ».

En premier lieu, au cours du premier trimestre, l’armée de l’Air a « procédé à 231 décollages sur alerte pour la protection du territoire national », dont « 55 d’hélicoptères et 176 d’avions de chasse », dont, 2, a tenu à souligner le général Mercier, pour « l’intercetpion de bombardiers russes en Manche ».

Ensuite, et outre les effectifs mobilisés pour assurer la mission de dissuasion, 4.000 aviateurs sont « impliqués dans les missions intérieures », dont la posture permanente de sûreté (PPS), la neutralisation et la destruction des engins explosifs (NEDEX), la recherche et le sauvetage, la protection nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC) et le plan Vigipirate (notamment à Orly ainsi qu’à Bordeaux et Toulouse).

À cela, il faut ajouter les 500 aviateurs des forces de souveraineté, notamment engagés dans les opérations Harpie [ndlr, lutte contre l'orpaillage clandestin] et Titan [ndlr, protection du centre spatial de Kourou], ainsi que ceux mis en alerte pour assurer les évacuations sanitaires des militaires blessés (2 vols par semaine en moyenne, selon le général Mercier).

Mais une grosse partie de l’activité de l’armée de l’Air concerne les opérations extérieures, menées en Afrique (Barkhane, Sangaris) et au Moyen-Orient (Chammal). Et, a fait valoir le CEMAA, « rarement elle s’est déployée sur autant de sites et a coordonné son action sur des espaces aussi vastes ». Ainsi, a-t-il expliqué, « la bande saharo-sahélienne » étant « plus étendue que l’Europe, les Rafale qui décollent chaque jour de N’Djamena pour se rendre au nord du Mali puis revenir à leur point de départ parcourent la même distance que s’ils effectuaient un aller-retour entre Istanbul et la Belgique ».

Aussi, a continué le général Mercier, « compte tenu de la multiplicité des théâtres sur lesquels nos aviateurs interviennent, nous dépassons aujourd’hui le cadre des contrats opérationnels fixés par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013. Pour le neuvième mois consécutif, nous serons au-delà des volumes prévus dans la situation opérationnelle de référence du Livre blanc ».

Or, la participation à ces opérations extérieures (OPEX) suppose  » la mobilisation d’autant de spécialistes du commandement et de la conduite des opérations, des systèmes d’information et de communication, de la protection, de l’appui au déploiement, sans oublier l’indispensable personnel de soutien ». Et, a avancé le général Mercier, cet engagement opérationnel est « à une surconsommation du potentiel technique et humain ».

L’armée de l’Air a doit donc faire face à deux problèmes, selon son chef d’état-major : la « suractivité » et la « surintensité ». Pour le premier, et selon les estimations, « l’activité de la flotte [d'avions] de chasse passerait de 6.500 heures de vol en 2014 à près de 12.000 heures en 2015″.

« Une grande partie de cette activité est régénérable, mais à condition d’être prise en charge financièrement. Nous demandons que, sur ces 12 000 heures, 4 000 soient couvertes par le décret d’avance relatif aux OPEX. Le reste est déjà couvert par les heures de vols qui avaient été budgétées pour l’activité normale de nos pilotes », a affirmé le général Mercier.

En revanche, pour des raisons de disponibilité et de maintenance, c’est plus compliqué sur « certaines flottes anciennes », notamment les Transall C-160 et les ravitailleurs C-135FR pour lesquelles « nous ne pouvons pas générer une activité suffisante pour honorer tous nos contrats opérationnels », dit le CEMAA.

« Nous transférons donc pratiquement toute l’activité sur les OPEX, ce qui pose un problème de ‘vases communicants’ : c’est l’entraînement quotidien, notamment celui de nos jeunes équipages en métropole, qui en fait les frais », a-t-il expliqué. Résultat : « les jeunes pilotes de transport ne volent plus que 150 heures par an au lieu de 400, ceux des ravitailleurs C135 seulement 120″, a précisé le général Mercier.

Quant au problème de « surintensité », il correspond à l’usure prématurée des matériels et à une surconsommation des munitions. Ainsi, le CEMAA a avancé que « les hélicoptères et les moteurs des C130 utilisés dans la bande saharo-sahélienne vieillissent prématurément à cause du sable ».

Bien évidemment, ce rythme opérationnel très élevé n’est pas sans conséquences sur les effectifs. « 30 % du personnel sur Mirage 2000D est projeté en opérations en permanence » et pour une grande partie de nos spécialités, la norme est devenue deux à trois détachements par an, soit plus de six mois sur douze en OPEX, ce qui n’est pas sans poser des problèmes », a relevé le général Mercier.

Ce dernier n’a d’ailleurs pas manqué de souligner la disponibilité d’unités qui, bien que moins visibles que d’autres, jouent un rôle déterminant, comme le « Groupement aérien d’appui aux opérations (GAAO), Groupement tactique des systèmes d’information et de communication (GTSIC) ou encore le 25e Régiment du Génie de l’Air. Ces spécialistes, pour certains, passent « entre 200 et 250 jours par an hors de leurs foyers ».

« Telle est la réalité que nous vivons depuis longtemps et que nos camarades de l’armée de Terre découvrent aujourd’hui. Nous partageons avec eux les organisations que nous avons mises en place pour y faire face », a souligné le CEMAA. « Cet engagement supérieur à ce qui est prévu dans les contrats opérationnels, conjugué au défi de la durée, a des conséquences opérationnelles importantes. Certains savoir-faire opérationnels sont fragilisés », a-t-il enfin prévenu.

 

 

Source : Zone Militaire - opex360
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