LIBRE OPINION : "La guerre" du colonel Trinquier

Posté le mercredi 10 juin 2015
LIBRE OPINION : "La guerre" du colonel Trinquier

Lettre ouverte au colonel Roger Trinquier sur son livre "La guerre"
 
Le théoricien de la guerre de demain
Mon colonel, depuis que vous êtes passé sur l’autre rive (+1986), vous êtes sûrement moins fana des guerres ici-bas, que de la paix éternelle. Néanmoins, ayant relu votre livre La guerre (1)et lui prêtant cette fois une attention sans préjugé, il m’a paru si intéressant, que je ne vois pas de meilleur sujet pour cette chronique.

Vous étiez né en 1908, de famille paysanne, vous entrez dans l’armée par une petite porte, êtes affecté en Indochine en 1930, où vous restez jusqu’à et pendant la Seconde Guerre mondiale. Sale caractère, vous êtes retardé à l’avancement. Vous faites la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Vous accumulez quatorze citations, dont dix à l’ordre de l’armée – et, tout en faisant la guerre, vous la pensez. Vous quittez l’armée en janvier 1961, pour une mission spéciale au Congo. Puis, vous écrivez. Vous êtes un des grands théoriciens de la guerre subversive, à mon avis, le meilleur.
Votre livre n’a pas vieilli. Sans prétention littéraire, sans pédantisme pseudo-scientifique, libre de tout, sauf du réel, il est classique. Vous pensiez en fonction de l’URSS, du parti communiste, du Vietminh et du FLN, qui ne sont plus d’actualité. Mais justement, parce que vous avez atteint à l’universel, vous éclairez le présent et l’avenir, la guerre d’aujourd’hui et celle de demain. Qui veut la paix doit préparer cette guerre, donc vous lire.
 
La guerre et l’impérialisme
"Le dessein de la Russie soviétique est d’imposer aux nations encore libres son système politique et de le faire diriger par des hommes de son choix. Ainsi, directement, ou par gouvernements satellites interposés, elle serait maîtresse du monde" (p. 15).
Certains semblent penser que cela s’applique encore à la Russie de Poutine. D’autres croient que cela s’applique mieux à une autre grande puissance.
Je me demande ce que vous en penseriez.

La dissuasion nucléaire et la mutation de la guerre
"L’arme nucléaire a amené une rupture complète avec le passé" (p. 39).    
"Une nouvelle forme de guerre a progressivement vu le jour" (p. 46). Par suite, "pour qu’une guerre ne dégénère pas en conflit nucléaire, elle devra se dérouler à l’intérieur même du pays à conquérir. […] L’agression aura l’aspect d’une guerre civile déclenchée sans l’intervention d’une puissance étrangère" (p. 46-47).
Thèse fondamentale et absolument exacte. Il est frappant de voir combien elle s’applique aux conflits de Syrie et d’Ukraine.
Pour les analyser avec certitude, il faudrait des informations certaines. De là où vous êtes, mon colonel, c’est vous qui pourriez savoir le mieux qui ment, car nous n’avons pour chercher la vérité que des médias qui disent (presque) tous la même chose, et Internet qui dit assez souvent le contraire.
 
Comprendre la fonction de la terreur
Vous écrivez aussi : "L’expérience acquise aujourd’hui nous montre qu’il n’est pas nécessaire d’avoir la sympathie des populations pour les amener à se battre pour une cause et pour les gouverner" (p. 47). Il suffit en effet de les terroriser. Là encore, parfaitement exact.
 
Toutes les atrocités de l’État islamique, qui en ce moment défrayent la chronique internationale, ont pour unique objet de terroriser les populations sur lesquelles les djihadistes ont pour but d’assurer leur emprise, y compris en dehors du Moyen-Orient et de l'Afrique. "En effet, terroriser un individu ou un groupe d’individus, c’est ne leur laisser aucune chance d’échapper à une mort certaine et souvent cruelle, si les exigences des terroristes, si exorbitantes soient-elle, ne sont pas satisfaites dans des délais très courts" (p. 64).
Un groupe de terroristes finit ainsi par devenir, aux yeux d’une infinité de complices stipendiés ou d’idiots utiles, le représentant légitime d’un peuple unanime en lutte pour sa libération. Le gouvernement révolutionnaire aura toujours le soutien d’une immense majorité, formée de tous ceux qui ont peur de voir éviscérer leur famille.
Le but d’une guerre postmoderne (c’est-à-dire en régime de dissuasion nucléaire), c’est la conquête du pays au moyen d’une apparente guerre civile conduisant de l’intérieur au renversement du régime. La façon d’y parvenir est d’abord le contrôle de la population. L’agresseur, la subversion, l’obtient en organisant la terreur. La population n’ose plus alors avoir de rapport avec le pouvoir qui la défend, et, s’il la défend mal, elle perd confiance en lui. De bon ou de mauvais gré, elle apporte à l’agresseur argent, nourriture, cache, renseignement et même la légitimité apparente. Si la terreur atteint un niveau suffisant, l’adhésion des populations sous l’effet de la peur est presque aussi forte que si elle se produisait sous l’effet de l’enthousiasme.
L’action de la terreur n’est efficace que si, dans le même temps, la subversion bénéficie de l’appui d’une action psychologique dans le pays, et internationale, qui travaille à désarmer le pouvoir, en l’empêchant de lutter contre le terrorisme avec des moyens adaptés.

On peut gagner la guerre contre les terroristes
Il est tout à fait possible de gagner une guerre contre une subversion terroriste, en employant les méthodes appropriées. Ce n’est pas une spéculation. C’est l’expérience qui l’a montré (p. 217). Tout votre ouvrage, après avoir exposé avec précision l’offensive de la subversion (première partie), explique en quoi consiste la défensive efficace (deuxième partie).
Vous montrez de manière non seulement convaincante, mais démonstrative, ce qu’il faut faire pour ne pas gagner une telle guerre, et ce qu’il ne faut pas faire, si on veut vraiment ne pas la perdre. Cette seconde partie explique prophétiquement, par exemple, toutes les bêtises qui ont été faites en Afghanistan.
Vous auriez pu ajouter, qu’il est ridicule et criminel, de mener une politique, si on ne veut pas en prendre les moyens. Mais le politicien, souvent, n’est pas un homme d’État. Parce qu’il a peur de l’opinion, il engage une politique, qu’il faudrait éviter ; et après ça, encore parce qu’il a peur de l’opinion, il ne prend pas les moyens de cette politique. A nouveau parce qu’il a peur de l’opinion, il dissimule cette absurdité et raconte des histoires pour dissimuler le fiasco qui vient. Et enfin, toujours par peur de l’opinion, il renonce à cette guerre qu’il avait faite par trouille, une fois que l’échec, résultat inévitable d’une conduite aussi absurde, aura dégoûté l’opinion.
Un grand malheur pour un pays est d'avoir à sa tête des politiciens trouillards, et non des hommes d’État.
 
Des problèmes moraux très aigus
Vous mesurez combien les tactiques victorieuses sont en forte tension avec les principes politiques de la démocratie et avec les principes moraux de l’Occident. C’est, dites-vous, cette tension qui permet à la subversion de l’emporter en empêchant l’emploi des moyens gagnants grâce à une "action psychologique" très puissante. Vous écrivez : "Le terrorisme est l’arme offensive par excellence de la guerre révolutionnaire ; l’interrogatoire des prisonniers est la seule arme efficace pour le combattre. Tout gouvernement qui engage son armée contre la subversion doit le savoir" (p. 171). Le problème éthique est aigu. "C’est au gouvernement de faire (les choix) sans ambiguïté, et en aucun cas de les laisser aux exécutants" (ibidem).

Gagner la guerre et sauver son âme
Que penser de cela d’un point de vue moral ?
D’une part, il n’est pas permis de sauver son pays en perdant son âme, car que vaudrait le salut d’un pays, s’il devait être acheté au prix de l’âme de ses plus fidèles citoyens ? Mais d’autre part, surtout si l’on est homme d’État ou militaire, il n’est permis ni de perdre certaines guerres contre certains ennemis, ni d’accepter de laisser tomber son pays, peut-être pour des siècles, sous un joug ténébreux. On ne sauvera donc pas non plus son âme sans avoir le courage de gagner aussi ce genre de guerre. Pour corser le tout, ajoutons qu’on ne la sauvera sans doute pas non plus en se plaignant d’être placé devant des choix aussi difficiles et en décidant de ne pas décider, de se laver les mains, de ne pas y penser, etc.
Vous, mon colonel, vous n'aviez pas froid aux yeux. Je me demande si vous avez sauvé votre âme. Si tel est le cas, priez pour nous. Je pense que beaucoup voudraient sauver la leur, et leur pays avec. Les choix ne sont jamais faciles. Tout salut dépendra aussi de nos décisions.
Dès aujourd’hui, que chacun y pense.

Auteur : Henri HUDE
Sources La Nef et Magistro

 

(1) Colonel Roger Trinquier, La guerre, Albin Michel, 1980.
La guerre modernea été rééditée chez Economica (2008).
La Guerre avait fondu ensemble deux ouvrages alors épuisés, La guerre moderne (La Table Ronde, 1961) et Guerre, subversion, révolution (Robert Laffont, 1968)

Source : La Nef et Magistro
Commentaires (4)
  • Stéphane J.X BEAUMONT
    12 juin 2015 à 22:07 |
    Bel hommage ! Je lirai ce livre ...
  • Stéphane J.X BEAUMONT
    15 juin 2015 à 09:28 |
    J'ai commandé ce livre, je prendrai la liberté de vous adresser un retour de lecture sur ces colonnes...
  • Stéphane J.X BEAUMONT
    19 juin 2015 à 17:45 |
    Avant de vous faire un retour de lecture sur "la guerre moderne", je prends la liberté de vous faire un REX sur Lyautey (Mémoire et Vérité).
    Je viens donc de terminer la relecture du fascicule « Lyautey » dans la collection « Mémoire et Vérité » (ASAF) et j’y puise un véritable enthousiasme d’apprenti pour tout ce qu’il offre de devises structurantes, sens de la vie et efficacité dans la méthode.
    Anticipation et éclectisme, Lyautey avait déjà tout compris : l’enjeu d’une guerre, dès qu'on la pense intelligemment, réside dans la "conquête de la population" au sens le plus humaniste qui soit. Face à la montée des bellicismes qui menaçaient la France, il avait réalisé que cette dernière devait moderniser la gestion de son Empire pour se tourner résolument vers le modèle du Protectorat ;
    Celui-ci offre la méthode, tracée peu ou prou par les britanniques et leur « Indirect Rule », méthode à laquelle il adhère en rejetant sans appel les principes d’annexion et d’assimilation.
    A ses yeux, une politique d’association avec les élites locales et légitimes (encore faut-il cependant qu’elles existent historiquement) possède tous les mérites. Elle renforce leurs particularismes et permet d’utiliser ressources et intelligences déjà disponibles aux moindres coûts.
    Conscient que l’évolution de ces élites les mènera inéluctablement à l’émancipation, il met en place les outils qui feront en sorte que non seulement cette émancipation se fera sans douleur mais avec au cœur une reconnaissance pour l’action accomplie par la France.
    N’est-ce pas d’ailleurs sa devise, empruntée à Shelley : « the Soul’s Joy lies in Doing » ; action mixte du militaire et du civil au service d’une autorité légitime dans le respect de ses particularismes dont le moindre n’est certes pas cet Islam qui fusionne la sphère publique et la sphère privée, l’Etat et la Religion.
    Humaniste (l’art de coloniser comporte plus de devoirs que de droits), il sait que le vainqueur ne doit jamais pousser son avantage trop loin, qu’il faut se méfier des idéologies, des nationalismes et des totalitarismes d’où qu’ils viennent.
    Il pioche dans le concret et dans l’immédiat pour transformer une simple vie, qu’on pourrait imaginer absurde, en Destinée.
    Mieux qu’une idée, une Légende est née, qui continue à produire ses effets bien au-delà de l’homme.
    Et on a toujours tort de considérer une Légende comme « ringarde », elle pourrait nous entendre…
    Un ouvrage à relire d’urgence donc !
  • Stéphane J.X BEAUMONT
    25 juin 2015 à 09:01 |
    Billet d'humeur sur « La Guerre Moderne » (1961) de Roger Trinquier (Ed. Economica 2008)

    « La guerre moderne » de R.T. pourrait brutalement se résumer à la formule « tout est permis » dès lors qu’on admet qu’un affrontement entre armée classique et guérilla est définitivement entré dans le domaine du hors norme.
    Avec force détails (trop ?), il nous convainc que le contrôle des masses et la conquête des populations sont les enjeux majeurs de cette guerre hors convention, non officiellement déclarée et où chaque camp doit vite apprendre à tirer le meilleur parti des moyens dont il dispose sans jamais chercher à imiter l'autre. S’il souligne les faiblesses d’une armée régulière démocratique « contrainte » par son statut, il fait aussi remarquer qu’elle peut néanmoins s’insérer efficacement dans une population, pour autant que sa présence soit clairement perçue comme provisoire.
    Pour R .T. la modernité consiste donc à s’adapter à la dérégulation de la guerre.
    A cœur et à corps il proclame, sans illusion, que la perte d’un territoire outre-mer est aussi importante que la perte d’une province métropolitaine. On ne peut alors s’empêcher de penser à un Rudyard Kipling, plus tactique et bien sûr français, qui s’écrierait : « qu’est-ce que la France, si ce n’est que la France ? ».
    Plus concrètement et sans modération, l’armée moderne est d’abord celle qui gagne le conflit dans lequel son pays l’a engagée, car le meilleur orateur de toute théorie reste in fine le succès
    Aucune frontière matérielle ne séparant les deux camps, le moyen le plus sûr pour dévoiler l’adversaire est de décréter l’état de guerre le plus vite possible.
    Insistant sur l’importance du couple Renseignement-Action, il prône son exploitation rapide pour porter la guerre là-même où se concentre l’adversaire (y compris en territoire étranger). On évitera ainsi l’échec d’opérations de grande envergure mais qui n’ont pour résultats que de disperser plutôt que de détruire.
    Et tout cela en prenant bien garde, au surplus, à ce que de telles actions ne donnent à aucun moment à l’ennemi des appuis inespérés au plan international.
    Brûlante actualité, s’il en est !
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