LIBRE PROPOS : « Le propos d’Obama relève de l’ingérence »

Interview : Jean-louis Esquivié Officier général de Gendarmerie en deuxième section

Posté le mercredi 21 janvier 2015
LIBRE PROPOS : « Le propos d’Obama relève de l’ingérence »

Pour mieux comprendre la situation en France après les actes terroristes contre « Charlie Hebdo » et ses conséquences, nous avons eu un entretien avec le Général Jean-louis Esquivié Officier général de Gendarmerie en deuxième section. Avec lui, nous avons abordé plusieurs questions liées à l’émergence des groupes terroristes en France et en Afrique. Cela a été une chance d’avoir un homme aussi expérimenté à l’image du Général Esquivié qui a géré la cellule antiterrorisme pendant 7 ans en France. Saint-cyrien puis artilleur (nucléaire tactique), comme capitaine en Gendarmerie, le Général est aussi Commandement en mobile avait de devenir breveté de l’enseignement militaire supérieur (recherche opérationnelle) et Ecole de guerre. Il a dirigé la Direction de la Gendarmerie, lutte antiterroriste pendant 7ans. Il fut commandant de groupement du Val de Marne puis Commandant de Légion de Basse Normandie, Commandant de Région Aquitaine, Commandant des écoles de la Gendarmerie. Le Général Esquivié est le Fondateur de l’Institut d’études et de recherche pour la sécurité des entreprises (IERSE) devenue session spéciale de l’INHESJ. Il est l’auteur de deux ouvrages : « Le rôle de l’officier en démocratie » et « le fabuleux destin des enfants délaissés de Mohamed Ali ». Il a aussi publié de nombreux articles sur le terrorisme et la géopolitique.

MEDIAFRIK.COM-Monsieur le Général, sans que les services de renseignement français ne soient alertés, deux jeunes islamistes ont attaqué la rédaction « Charlie Hebdo » tuant plus de 12 personnes. Selon vous, y-a-t-il une faille dans le système de renseignement ?

Général Jean Louis ESQUIVIE : Assurément il y a eu une faille dans le monde du renseignement français voire occidental suite à l’attaque des frères Kouachi contre le journal Charlie hebdo et l’assassinat des journalistes, ce qui ne veut pas dire que le renseignement français est en faillite. En effet personne ne peut mettre en cause la compétence et le professionnalisme des membres des différents services qui font du renseignement en France : des résultats ont été obtenus dans le sens d’attentats déjoués ou d’attaques contrées. Mais il est clair que l’on ne peut pas spéculer sur ce qui n’est pas arrivé : loi du genre. Mais il y a une définition de la sécurité que j’adore et qui est une approche philosophique de ce type d’action à savoir : « La sécurité est l’art de gérer les impasses ». Pour faire court la sécurité à 100 % n’existe pas et n’existera jamais. Dans l’affaire qui nous intéresse les responsables du renseignement ont du faire le choix de cibles à poursuivre en tenant compte de deux facteurs importants ; un les moyens techniques et humains dont ils disposaient, deux l’état de droit qui encadre sévèrement certains moyens d’investigation jusqu’à leur interdiction sans justification de leur nécessité par les services. Il faut en conclure que les frères Kouachi ne semblaient alors pour les services présenter le premier degré d’urgence et de dangerosité. Mais il y a une autre faille que l’on peut pointer, à savoir la coopération internationale en matière de renseignement qui est une partie importante du métier. Il apparaît, vrai ou faux, que d’autres services étrangers disposaient de renseignements très précis et alarmistes sur les Kouachi. Pourquoi n’y-a-t-il pas eu échange ? La raison politique vraisemblablement.

Il y aurait plus de 1500 jeunes français jihadistes sur le territoire en France. Pensez-vous que le système de sécurité pourra anticiper sur d’éventuelles attaques ?

Il est vrai que le chiffre de 1500 jeunes français partis faire le jihad n’est pas loin de la vérité. Cela ne signifie pas que ces 1500 sont prêts à faire le jihad en France. En effet sur ce chiffre, malheureusement pour eux certains vont mourir là-bas soit au combat, soit exécutés car devenus faibles ou douteux. Puis il y a ceux qui vont réussir à rentrer pour fuir le mouvement auquel il ne croit plus. Bon on peut estimer qu’il restera moins de 500 vrais jihadistes dont certains ne quitteront plus la région. Cela réduit l’hypothèse à deux centaines d’irréductibles qui peuvent rentrer en France pour faire le jihad sur le sol national. Avec les derniers événements des mesures prioritaires vont être prises pour détecter et suivre ces retours toxiques. On peut dire que les services ont les moyens de contrer les mauvaises idées de la majorité d’entre eux, ce qui ne veut pas dire que l’un ou l’autre d’entre eux, échappant au filet réussisse un coup. Quant à la situation intra muros française actuelle le chiffre de trois à quatre cent jihadistes en potentiel mais dormant semble vraisemblable. Leur problème n’étant plus une ‘’ impasse’’, ces personnages sont à peu près connus et d’ores et déjà sous haute surveillance ; ce qui n’empêchera pas un ou deux inconnus de frapper sans pour autant parler d’impuissance des services à gérer la situation.

Nous savons que la France dispose d’un performent système de renseignement technique. Sera-t-il possible de retracer les activités des frères Chouaki en vue de mettre la main sur leurs complices et déjouer d’autres coups ?

Bien entendu à plus ou moins brève échéance la dérive, le parcours et l’environnement des frères Kouachi seront parfaitement connus. Professionnels ils étaient dans le maniement des armes mais pas partout (perte de la carte d’identité, plus d’argent pour faire un plein…). Il est à parier que l’environnement humain des frères est du même acabit… Les complices et leur histoire seront connus de A à Z.

Le président américain Barack Obama a parlé d’un manque d’intégration des musulmans français d’origine maghrébine. Pensez-vous qu’il existe une population arabe ou africaine musulmane non intégrée dans le tissu social français ?

Obama a parlé effectivement d’une population mal intégrée dans la société française. Il m’apparaît, nonobstant le fait que son élection a été un grand moment de la démocratie en son temps qui nous a enthousiasmé, que le propos d’Obama relève de l’ingérence d’autant mal venu au regard de certains derniers graves incidents racistes intervenus aux USA. Ceci dit j’ai du mal à accréditer l’idée générale de dire que la population arabe et africaine musulmane n’est pas intégrée dans le tissu social français au regard des lois de la République qui offrent la sécurité, l’éducation, la santé (CMU), la justice etc… aux personnes vivant en France. Bien entendu on peut dire que je ne sais pas tout mais je choisis de vous répondre par la voix de Murtaza Haider qui écrivait le 8 janvier 2015 dans Dawn de Karachi : « L’Europe reste pour l’essentiel une terre d’accueil pour les musulmans……Les musulmans d’Europe vivent en toute liberté et font carrière dans le monde universitaire, la fonction publique et l’économie… ». Je pense que le premier pays a appliqué ce programme en Europe est bien la France. Par exemple il se construit en France une mosquée par semaine. La dernière en date s’achève à Versailles capitale des rois de France et de la catholicité. N’est ce pas un témoignage de l’ouverture et de l’effort de ce pays pour favoriser l’intégration de l’Islam dans la société. Il existe, je crois, des pays dans le monde où il est interdit de construire une église. Cela ne veut pas dire qu’il y ait ça ou là quelques problèmes voire de l’islamophobie en France. Les institutions et les responsables luttent dans leur ensemble contre ce danger. Ce dernier peut se comprendre à l’aune de cette rencontre entre une population européenne de culture gréco-romaine et chrétienne avec une population immigrée désirée et attendue mais souhaitant vivre dans le respect et la pratique de sa religion, l’Islam. Comme toute intégration communautaire il y a en France une remarquable élite musulmane qui enrichit la société et la République. Mais il y a aussi une autre partie qui s’est ghettoïsées et qui rame au même titre que les déshérités, les SDF, les pauvres de ce pays.

En Afrique Boko Haram fait des massacres au Nigéria. Il menace le Cameroun, le Tchad et le Nigéria. Pensez-vous que les forces africaines seront à la hauteur pour contenir les assauts des islamistes de Boko Haram.

Boko Haram est effectivement un vrai défi pour l’Afrique. Il est clair que ce mouvement de terreur est né des conditions de sous-développement d’une partie de ce pays aux ressources immenses qu’est le Nigeria. Il faut poser la question du niveau de désespérance d’une population qui se livre à de tels crimes et exactions sur ses propres concitoyens. Il est clair que le support momentané choisi pour donner une transcendance au mouvement est le fondamentalisme religieux. La question à se poser est aujourd’hui de savoir pourquoi ce mouvement perdure ? Le Nigeria a les moyens économiques et les ressources humaines pour constituer une riposte armée gagnante. Pourquoi ne le fait-il pas ? Les Occidentaux ( USA en tête ) ont les moyens d’une aide technique et tactique qui serait en mesure de porter des coups à ce mouvement. Pourquoi ne le font-ils pas ? Dans cette hypothèse, ce désordre sert à qui, à quoi, à quelle cause, à quel ordre ? Toutefois je note, à présent, que le scandale et l’horreur ont assez duré pour l’honneur africain. Deux pays concernés organisent leur mobilisation : le Tchad et le Cameroun. Ilfaut s’attendre à des succès militaires de ces deux pays sur Boko Haram qui vont peut-être encourager le Nigeria à poursuivre le travail. Boko Haram comme tout mouvement terroriste est appelé un jour à être détruit. Le problème est de savoir quand. Mais il faut penser que l’effort principal sera africain avec une aide stratégique et technique de l’Occident.

Certains pensent que c’est le manque d’un bon système de renseignement qui fait défaut aux forces armées africaines, surtout le renseignement technique. Comment compenser ces limites ?

Je ne me prononcerai pas sur la qualité ou non du renseignement militaire africain faute d’exemples concrets ou d’analyses sur le sujet. Toutefois je remarque que beaucoup de militaires africains ont été formés dans les écoles occidentales et qu’il n’a pu leur échapper l’importance donnée au renseignement pour la bonne efficacité des Forces Armées. Je pense que ces militaires africains appliquent les enseignements dans l’exercice de leur fonction. Je témoigne par mes contacts personnels avec des amis militaires africains de leur excellent niveau de renseignement individuel. Je veux dire par là que j’apprends moi-même beaucoup de choses à leur contact. Il ne s’agit pas en l’occurrence de secrets nationaux mais d’analyses stratégiques typiquement africaines qui sont très précises et innovantes pour la pensée globale. Mais il faut savoir si le politique africain pour des raisons économiques ou autres, donne tous les moyens à leurs Forces Armées pour s’exprimer et agir à partir du renseignemenMEDIAFRIK.COMt stratégique… ?

L’Afrique, du Mali, au Nigéria en passant par la Somalie, l’Erythrée, le Tchad, la Libye etc… sont confrontés à une guerre asymétrie. Ne faudrait-il pas repenser le concept d’armée en Afrique pour faire face aux nouvelles menaces. Les formes de guerre ont changé il faut changer les types d’armées. Cela semble aussi valable pour tous les pays menacés par le terrorisme.

Oui nombre de pays africains et européens sont aujourd’hui confrontés à la lutte antiterroriste. Je ne suis pas partisan du terme de guerre asymétrique, car il s’agit d’une guerre tout court d’un nouveau genre certes. En revanche il faut appliquer le terme d’asymétrique au moyen utilisé par le terroriste pour attaquer l’ordre établi (armes, dégâts, tactique, religion, etc..) à l’instar de David qui a utilisé une arme asymétrique, le lance pierre pour terrasser le géant Goliath . Je ne pense qu’il faille repenser le concept d’Armée en Afrique pour faire face à ce danger. Non l’Armée est un outil précieux national dont les valeurs sont partagées par l’ensemble de la communauté internationale militaire ( légalité, honneur, loyauté, respect, fraternité, bravoure, etc...). Il faut garder son format classique et ses coutumes. En revanche un chef militaire est fait pour faire face à l’inattendu, à l’imprévu, à l’inimaginable. Ce qui signifie que les Forces Armée africaines comme les Forces Armées occidentales doivent s’adapter à la situation. Cette adaptation doit se faire en puisant dans la ressource humaine très variée, formée et qualifiée militaire pour imaginer d’autres formations de combat plus restreintes mais manœuvrières et plus percutantes. Je désigne ainsi la pertinence et l’efficacité redoutable des Forces dites ‘’spéciales ‘’. Il faut développer le renseignement technique (drones, cyberdéfense…). Il faut développer les moyens aériens de combat. Il faut des services secrets efficients. Enfin dans ce type de lutte la coopération avec les pays confrontés aux mêmes menaces est primordiale. Il faut donc apprendre aux Forces Armées amies à manœuvrer ensemble.

Propos de Jean Louis ESQUIVIE, Officier général gendarmerie (2S), Administrateur de l’ASAF

Source : MEDIAFRIK.COM

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