OPEX : Les opérations extérieures en perspective historique (1962-2008). LIBRE OPINION du Lieutenant-colonel GOYA

Posté le lundi 03 septembre 2018
OPEX : Les opérations extérieures en perspective historique (1962-2008). LIBRE OPINION du Lieutenant-colonel GOYA

Depuis la fin de la guerre d’Algérie les forces armées françaises sont engagées dans une période très originale: celle des opérations extérieures. Celle-ci se caractérise par son faible taux de pertes (environ 400 soldats tués en opérations en 45 ans, ce qui en fait de loin la période la moins meurtrière de toute notre Histoire militaire), une grande fragmentation (on compte près de 400 opérations durant cette période, pour la plupart d’ampleur très limitée) et un flou permanent entre paix et guerre.

Le temps des guépards

Jusqu’en 1977, la priorité est clairement à la défense du territoire métropolitain dans le cadre de la dissuasion nucléaire. Les interventions à l’étranger sont cependant nombreuses et variées. On y trouve de nombreuses opérations sans emploi de la force, quelles soient purement humanitaires (la première date de 1963 avec l’aide apportée à la Yougoslavie après un tremblement de terre, pour ensuite se succéder au rythme moyen de deux par an: Haute-Volta en 1967, Biafra en 1968, Bengla Desh en 1970, etc...) ou en «soutien» d’actions non-militaires diverses (largage de matériel au profit d'une mission polaire de Paul-Émile Victor en 1967 ou transport de deux étalons comme cadeau au roi Fayçal en 1973).

Mais les interventions sont aussi pour moitié des projections de force, même si son usage est toujours très mesuré. Dans les années 1960, il s’agit surtout d’aider à la stabilisation de l’Afrique noire post-coloniale et d’y maintenir l’influence française. L’aide militaire apportée en décembre 1962 au Président Senghor contre son Premier ministre et rival, Mamadou Dia, est la première du genre après la guerre d’Algérie. Elle est suivie d’une intervention au Gabon en février 1965 pour rétablir au pouvoir le président M’ba, destitué par un coup d’état. Le premier déploiement du «Guépard» a lieu en 1967 pour faire face à des troubles à Djibouti. Mais la «grande affaire» africaine reste le soutien aux présidents successifs du Tchad contre les mouvements rebelles soutenus ou non par les pays voisins. La première intervention date de 1968 (opération Limousin) et elle sera suivie de plusieurs autres d’ampleur croissante.

On assiste aussi à cette époque à de rares interventions hors de l’ancien empire colonial, qui sont surtout le fait de la Marine nationale (protection des pêcheurs de Langouste au large du Brésil en 1964, participation à l’embargo contre la Rhodésie en 1965, envoi ostentatoire du Redoutable en Méditerranée orientale durant la guerre du Kippour). 1973 semble marquer le début des opérations d’évacuation de ressortissants (Alexandrie, puis Chypre en 1974, Cambodge en 1975, Mauritanie en 1977).

L’année 1977 marque un accroissement considérable du nombre des opérations sur le continent africain où il ne s’agit plus simplement de maintenir la stabilité ou de défendre les intérêts français mais aussi d’y faire face à l’expansionnisme communiste, dans un contexte de refroidissement des relations internationales. En quatre ans, de 1977 à 1980, les forces françaises interviennent, hors missions humanitaires, 14 fois en Afrique, et de manière plus dure qu’auparavant. En mai-juin 1978, 33 soldats français et plusieurs centaines de leurs adversaires tombent lors des opérations Tacaud au Tchad [1] et Bonite au Zaïre. Cela reste à ce jour, la période de combat la plus violente de l’histoire des OPEX françaises.

Ces opérations purement militaires, nationales et en coopération avec des États africains (plus de 50 à ce jour), dont les plus importantes en volume sont Manta en 1983, Oryx en 1992-1993, Turquoise en 1994 et Licorne depuis 2002, voient à peu près le déploiement d’une brigade terrestre et d’une dizaine d’avions de combat.

D’un point de vue tactique, ces opérations sont d’incontestables succès qui témoignent d’un savoir-faire français reposant sur une chaîne de commandement rapide, un consensus général sur cet emploi «discrétionnaire» des forces, des forces prépositionnées, des éléments en alerte, une bonne capacité de projection à moyenne distance mais aussi sur un décalage qualitatif énorme entre les soldats français et les bandes mal armées et mal équipées qui constituent généralement nos adversaires. Ce système permet à nos forces d’éteindre les incendies au plus tôt et donc d’y consacrer peu de moyens et de ne pas rester sur place outre mesure, comme en témoignent encore les dernières opérations en République Centre Afrique, au Tchad ou pour libérer les otages du Ponant. Or comme tout système, si on touche à une seule composante c’est l’efficacité de l’ensemble qui peut s’en trouver affecter.

La dilatation du début des années 1990

La fin des années 1970 est aussi marquée par l’intervention au Liban, autre ancienne possession. Les forces françaises y découvrent les missions de maintien ou d’imposition de la Paix sous l’égide des Nations-Unies (Finul en 1978) ou en Coalition (Epaulard, Diodon, Carrelet, d’août 1982 à avril 1984). Cet engagement a coûté la vie à 142 soldats français de 1978 à 2006 (dont 58 pour la seule journée du 23 octobre 1983, la plus meurtrière pour les forces françaises depuis 1954) sans empêcher ni la pénétration des Israéliens au Liban en 1982 et 2006, ni les luttes entre les factions locales. La leçon ne sera pas retenue.

En 1991, l’effondrement soudain de l’URSS est une immense surprise pour la France et cela met très vite à mal son modèle militaire. Tout en réveillant des foyers de crise étouffés jusque là, la fin de la bipolarité crée d’un seul coup un espace de manœuvre à la fois pour le Conseil de sécurité de l’ONU et pour les États-Unis, hyperpuissance par défaut. Cette conjonction de phénomènes entraîne un élargissement soudain des opérations qui cessent d’être «exceptionnelles» pour devenir simplement «extérieures».

L’extension est géographique puisque désormais les forces françaises doivent intervenir dans des endroits inconcevables quelques années plus tôt comme l’Arabie Saoudite, le Kurdistan ou le Cambodge. Elle est aussi dans le volume des forces engagées avec un pic à plus de 20.000 hommes en 1990-1991 mais également dans le spectre des missions avec d’emblée le retour très inattendu de la guerre inter-étatique (Daguet) suivie d’opérations de stabilisation à l’intérieur de pays en crise. Avec le développement antérieur des missions de sécurité intérieure (état d’urgence en Nouvelle Calédonie en 1985, garde aux frontières en 1986, Vigipirate en 1991), on voit ainsi réapparaître le classique «triangle stratégique».

Cette dilatation qui s’accompagne d’un désir de toucher les «dividendes de la paix», met l’outil militaire français sous tension et ce dès 1990-1991 avec l’engagement contre l’Irak. Le choix de la professionnalisation en 1996 est une conséquence logique de ces tensions mais il ajoute encore à la pression budgétaire.

Le temps des Casques bleus

Mais il est vrai qu’avec la fin de la guerre froide et la «leçon» donnée à l’Irak, l’ambiance était plutôt «à la fin de l’histoire» par la mondialisation des valeurs démocratiques et néolibérales sous l’égide bienveillante des pays occidentaux, avec la puissance militaire américaine en ultima ratio.

Dans ce contexte très nouveau d’«insularité stratégique», la France pouvait faire le choix de l’isolement et du maintien de son influence dans son pré carré. Elle considéra que son «rang» lui imposait de participer activement à l’évolution générale vers un «nouvel ordre mondial», avec la caution d’un Conseil de sécurité régénéré.

Mais cette vision, valable dans le contexte d’un conflit inter-étatique du type de la première guerre du Golfe, s’est avérée beaucoup plus délicate que prévu lorsqu’il a fallu, comme l’avait déjà montré l’expérience libanaise, s’imposer au milieu même des populations à des factions qui voulaient en découdre. De 1992 à 1996, la France s’engage massivement dans les opérations de l’ONU, avec un pic en 1993 de 10.000 hommes participant simultanément à l’APRONUC au Cambodge, à l’ONUSOM en Somalie et surtout à la FORPRONU en ex-Yougoslavie. Si l’opération, sans opposition, au Cambodge est un succès, les expériences de Somalie et surtout de Bosnie font apparaître l’illusion de vouloir arrêter les guerres sans user de la force et la difficulté pour les Européens de s’accorder sur une vision commune de cet usage de la force. Incapable de s’opposer aux massacres et instrumentalisée par les belligérants, la FORPRONU doit être secourue par l’OTAN, seule véritable organisation régionale militaire, pour imposer la paix par une courte phase de coercition suivie de la mise en place d’un dispositif suffisamment «étouffant» pour imposer la paix aux belligérants. À ce jour, après 16 ans de présence, 105 soldats français sont tombés en Bosnie dont un quart à Sarajevo de 1992 à 1995.

À l’exception de la Finul, renforcée à hauteur de 2.000 hommes bien équipés en 2006, la France se détourne dès lors des missions majeures de l’ONU (mais des Français portent encore actuellement le Casque bleu dans 10 autres opérations mineures) pour privilégier les opérations dans le cadre de structures plus efficaces comme l’OTAN mais aussi l’UE.

Les problèmes des opérations multinationales

Les missions de l’OTAN, sont peu nombreuses mais sont souvent de grande ampleur et violentes. Elles impliquent donc une forte participation de la France (jusqu’à 12.000 hommes au Kosovo). Mais celle-ci, qui promeut la PESD, s’implique aussi fortement dans toutes les opérations de l’UE (encore 7 en 2008 soit un quart du total) mais, jusqu’à l’EUFOR-Tchad-RCA, avec des effectifs limités (10% de l’engagement français en 2007). Ces engagements, qui sont plutôt des succès ont consisté le plus souvent en des opérations de maintien de la Paix pendant des phases critiques comme des élections.

Mais ces opérations multinationales ont rapidement dévoilé de nouveaux problèmes qui vont au-delà de la simple interopérabilité. Le principal d’entre eux, comme le montrait déjà l’armée d’Orient immobilisée à Salonique de 1915 à 1918, est la schizophrénie des membres d’une Coalition qui poursuivent à la fois des objectifs nationaux propres et des objectifs communs. Cette schizophrénie est renforcée encore par la supériorité militaire occidentale puisque la disproportion des forces est telle que le succès de l’opération, objectif commun, ne semble faire aucun doute. De la même façon que dans une entreprise non soumise à la concurrence les jeux de pouvoirs internes tendent à prendre le pas sur les autres considérations, dans les coalitions «surpuissantes» la plupart des nations participantes sont plus attentives aux gains politiques à retirer de la participation qu’au succès de l’opération, d’autant plus que celui-ci est généralement flou et lointain[2]. Comme ces gains espérés sont eux-mêmes le résultat d’un calcul coût-efficacité, la plupart des acteurs limitent leurs coûts au plus juste (volumes réduits, protection maximale,caveats). Chacun d’eux récupère ainsi quelques gains politiques mais le rendement de l’ensemble est faible.

Ce piège logique est encore renforcé par les aléas de la décision collective qui contredisent les critères de succès des OPEX que définissait le Général Servranckx en 1980, à savoir la vitesse et la surprise. Le «feu de broussaille» qui aurait pu être stoppé par une intervention rapide devient alors un «incendie» et exige des moyens beaucoup plus importants et donc éventuellement des négociations, etc…

Il apparaît ainsi que l’efficacité militaire ne peut être retrouvée que si un des participants de la Coalition engage d’emblée des moyens militaires et financiers qui seraient suffisants pour réussir l’opération en «national»[3]. Cette masse critique fait de ce pays l’incontestable meneur de l’opération et le rend intéressé à son succès. Autour de ce noyau dur, les Alliés apportent surtout la légitimité du nombre et éventuellement quelques capacités intéressantes [4]. L’opération Artemis au Congo en 2003 apparaît comme un modèle du genre. Cela impose de conserver le processus de décision stratégique français, qui a fait ses preuves, mais aussi une réserve de capacités suffisantes, y compris financières, pour lancer rapidement une opération. Cette réserve de capacités ne doit pas avoir non plus de «trous» qui obligeraient de faire appel à d’autres, ce qui nuirait à la rapidité d’action.

Cette capacité de projection immédiate est la jauge des puissances.

 Quel avenir pour les OPEX françaises?

Ce système de fonctionnement issu des crises des années 1990 est remis en cause par les difficultés rencontrées par les armées occidentales en Irak ou en Afghanistan et qui font réapparaître la possibilité de l’échec, sinon de la défaite militaire. La méthode de l’«étouffement», qui fonctionnait pour des petits pays comme la Bosnie, le Kosovo ou Haïti, demande des moyens démesurés dans des pays de plus de 25 millions d’habitants, surtout pour des armées professionnelles réduites.

Ensuite, on a vu apparaître des adversaires, non gouvernementaux pour la plupart, particulièrement dangereux car d’une part ils n’hésitent pas devant le sacrifice et d’autre part ils ont eu le temps d’analyser les faiblesses des armées occidentales dont la grande majorité s’est rigidifiée sous l’influence conjuguée des contraintes budgétaires, des équipements hérités de la guerre froide (et qui ne changeront pas pendant des dizaines d’années) et de multiples inhibitions. Les innovations rencontrées en RCA (emploi de drones, de mercenaires, de matériels électroniques sophistiqués, gestion de foules et des médias) montrent que même sur le continent africain, notre champ d’action privilégié, on s’adapte.

Par ailleurs, autour de cet «arc de crise» à l’intérieur duquel s’effectue la presque totalité de nos interventions, les budgets militaires sont de nouveau en augmentation (rapide), tandis que des industries de défense non occidentales refont leur apparition et sont de plus en plus en mesure d’équiper nos adversaires potentiels (cf. l’armement du Hezbollah).

Il est donc probable que non seulement les opérations françaises ne vont pas diminuer en nombre mais qu’elles seront très certainement plus dures qu’auparavant [5]. Or les opérations dures engendrent un accroissement exponentiel des coûts humains et financiers.

La question est donc de savoir quelle est l’ambition internationale de la France, sachant que celle-ci se mesurera largement au niveau des ressources et des sacrifices qu’elle sera prête à engager dans les opérations extérieures.

Lorsque nous organisions les opérations Tacaud et Bonite en 1978, la France dépensait deux fois moins d’argent pour ses OPEX qu’aujourd’hui mais il est vrai que l’on y acceptait le prix du sang. Toujours est-il que l’intervention «à la française» était alors saluée dans le monde entier. Qui se souviendra en revanche des trente contingents de la « Coalition of willing » piégés en Irak pour avoir suivi les Américains?

Lieutenant-colonel GOYA
Cahier de la pensée mili-Terre
Publié le  24/08/2018 Histoire & stratégie

 

 

 

[1] Cinq avions Jaguar sont également perdus.

[2] Pour reprendre une typologie de Max Weber, des objectifs axiologiques (prestige, influence) tendent à s’imposer à des objectifs téléologiques (la victoire sur l’ennemi par exemple).

[3] On pourrait développer (ce qui ne sera pas le cas dans le cadre de cet article) les problèmes de l’interministériel sensiblement selon les mêmes termes.

[4] Cela impose aussi bien sûr d’accepter, en réciprocité, d’être commandé par d’autres comme lors de l’opération Alba en 1997 sous commandement italien.

[5] Selon le Sunday Times du 13 avril 2008, les forces britanniques auraient tué 7 000 rebelles dans le Sud afghan depuis 2006.

Titre : Les opérations extérieures en perspective historique (1962-2008)

 

 

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Source : www.asafrance.fr

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