SÉCURITÉ EN AFRIQUE: à Dakar, le Tchadien Déby demande à l'Otan de finir le travail en Libye

Posté le mercredi 17 décembre 2014
SÉCURITÉ EN AFRIQUE: à Dakar, le Tchadien Déby demande à l'Otan de finir le travail en Libye

Le Point – par Jean Guisnel -  Publié le 17/12/2014

L'insécurité de la bande saharo-sahélienne a de multiples causes. Mais l'inextricable bourbier libyen est une source majeure de préoccupation.

Jean-Yves Le Drian n'a pas répondu à l'interpellation musclée d'Idriss Déby à propos de l'intervention de l'Otan en Libye en 2011, qui, à ses yeux, a provoqué le chaos dans la région.

Et soudain la fausse note ! De manière explicite, mais sans la nommer, plusieurs chefs d'État s'en sont pris à l'attitude de la France dans la chute de la Libye de Kadhafi et dans le traitement de la crise des otages. Tout aurait dû se finir en beauté, à Dakar, au Forum international pour la paix et la sécurité en Afrique, sur un constat commun : l'Afrique a la volonté de faire face à ses nombreux défis (terrorisme, Ebola, etc.) par ses propres moyens, mais ne sera pas prête à le faire sans des efforts considérables soutenus par la communauté internationale, portant aussi bien sur la gouvernance que sur le traitement de la crise sociale.

Après deux jours de débats, la séance de clôture aurait dû être très protocolaire. On attendait que les présidents en exercice (Macky Sall du Sénégal, Idriss Déby du Tchad, Mohamed Ould Abdel Aziz de Mauritanie, Ibrahim Boubacar Keïta du Mali) aux côtés de l'ancien président nigérian Olusegun Obasanjo et du ministre de la Défense français Jean-Yves Le Drian se congratulent, mais ce n'est pas ce qui s'est passé !

"Éviter de payer des rançons"

Le Mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz a été le premier à critiquer les Français. Il s'est élevé fermement contre le paiement de rançons - pratique courante de la France et d'autres États européens - en déclarant : "Il faut éviter le laxisme envers les preneurs d'otages. Il faut éviter de payer des rançons qui leur donnent encore plus de moyens d'exister. C'est encourager le terrorisme." Sans aborder précisément cette question, son homologue malien IBK s'est élevé pour sa part contre la libération - acceptée par lui-même à la demande de Paris - du ravisseur présumé de Serge Lazarevic, Mohamed Aly Ag Wadoussène, et de trois de ses complices : "Celui-là qui a osé enlever un paisible citoyen français dans notre pays" et tué un gardien de prison lors de sa brève évasion en juin 2014 "ne pourrait jamais, jamais, être absous de ce fait, et à sa place j'eusse préféré mille fois qu'on me gardât en prison. (...) Nous savons ce que nous faisons et saurons quoi faire." Mais il a également insisté sur un point : le rôle central du territoire libyen, refuge et arsenal inépuisable des djihadistes. Aux yeux d'IBK, la Libye est un "guêpier".

La charge d'Idriss Déby

Le président tchadien Idriss Déby Itno s'est montré beaucoup plus dur sur ce point. Il considère que "toutes les difficultés" de la situation actuelle dans la bande saharo-sahélienne sont dues à l'intervention de la France, des États-Unis et du Royaume-Uni, appuyés par l'Otan en 2011 pour abattre le régime du colonel Kadhafi : "Nos amis européens et occidentaux ne nous ont pas demandé quand ils ont attaqué la Libye. Non plus quand ils ont divisé le Soudan en deux." Le Sénégalais Macky Sall, qui avait estimé qu'en Libye "le travail [était] inachevé", s'est entendu répondre par Idriss Déby : "Le travail a été achevé ! La destruction de la Libye ! L'assassinat de Kadhafi. Ce qui n'a pas eu lieu, c'est le service après-vente." Et de réclamer que les forces de l'Alliance atlantique interviennent de nouveau en Libye : "La solution est entre les mains de l'Otan, qui a créé le désordre. Les Nations unies, qui ont donné le quitus, sont responsables aussi. (...) Il n'y a que l'Otan qui ait les moyens nécessaires. Si on veut résoudre les problèmes du Sahara, il faut intervenir en Libye." Vivement applaudi par une salle bondée, Idriss Déby s'est ensuite esclaffé, satisfait de son effet... Mais s'il attendait une réponse directe du ministre français de la Défense, c'était peine perdue !

Reconstruire les États

Jean-Yves Le Drian était venu passer un message : sécurité et développement sont à ses yeux les deux piliers de l'avenir de l'Afrique : "La sécurité a un prix, et elle est un investissement cardinal pour le développement. Tracer une frontière étanche entre les deux est une illusion. Si nous pouvions porter, ensemble, ce message dans les dialogues entre l'Europe et l'Afrique et faire sauter ce verrou artificiel entre sécurité et développement, ce serait un des premiers débouchés positifs." Mais, avant tout, il faudra consolider les États : prononcé devant deux présidents, Idriss Déby et Ibrahim Boubacar Keïta, qui ne seraient pas à leur poste sans le soutien appuyé des militaires français, le message a du sens... Mais Paris ne pourra pas tout faire, et doit aujourd'hui s'appuyer sur l'Union européenne dont les missions de formation des armées africaines "contribuent, en Somalie, au Mali, demain en République centrafricaine, à reconstruire le premier échelon de l'État de droit, c'est-à-dire une armée loyale, formée et dotée des capacités essentielles pour assurer ses missions au service d'un pouvoir politique légitime et sous son contrôle".

 

 

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