SERVICE NATIONAL : “La vocation des militaires n’est pas socio-éducative”. INTERVIEW de Bénédicte CHERON  

Posté le lundi 13 août 2018
SERVICE NATIONAL : “La vocation des militaires n’est pas socio-éducative”. INTERVIEW de Bénédicte CHERON  

Bénédicte Chéron, chercheur partenaire au SIRICE et spécialiste des armées, clarifie le débat qui se pose ces jours-ci autour de l’éventuelle mise en place d’un service national.

Que doit-on comprendre des diverses déclarations sur un éventuel service national ?

On assiste depuis quelques jours à la poursuite d’une cacophonie entre des annonces parlementaires et présidentielles qui ne vont absolument pas dans le même sens.

Les parlementaires ont travaillé leur dossier pendant des semaines en auditionnant un certain nombre de personnes et concluent qu’il pourrait être pertinent de mettre en place un genre de parcours citoyen plutôt qu’un dispositif massif, obligatoire et à forte coloration militaire. Ce dernier leur est apparu peu envisageable.

De l’autre côté, les annonces présidentielles tendent à renforcer toujours plus le projet initial : le service qui devait durer un mois est aujourd’hui annoncé de trois à six mois. On ressent clairement la volonté de ne rien lâcher sur le caractère obligatoire et de ne pas renoncer clairement à une coloration militaire, sans toutefois apporter de précision sur ce point.

Qu’est-ce qu’Emmanuel Macron avait promis lui-même pendant la campagne présidentielle ?

Lorsqu’il a présenté son programme de défense, en mars 2017, Emmanuel Macron a prononcé les mots ‘service militaire obligatoire’ et les mots ‘service national obligatoire’. Il parlait alors d’un service d’un mois, et évoquait déjà la vocation civique et la cohésion nationale que devait porter le projet.

Le flou sémantique n’a donc rien de nouveau et participe aux difficultés qui se manifestent désormais au grand jour sur les modalités, les finalités et la mise en place d’un tel dispositif.

Est-il envisageable aujourd’hui que les armées soient impliquées dans la mise en place d’un tel dispositif ?

Les militaires répondront qu’ils obéissent au politique et qu’ils feront donc ce qui sera décidé.

Dans la pratique, cela semble très problématique pour plusieurs raisons. Les raisons budgétaires et le manque d’effectifs sont invoqués en premier lieu parce que les armées redoutent de voir à nouveau leurs moyens ponctionnés. Mais la raison la plus fondamentale et préoccupante, c’est le fait que l’on puisse demander aux armées de faire un travail socio-éducatif massif qui n’a pas de finalité strictement militaire : on dissocierait alors leur rôle social de leur vocation première qui est de porter les armes pour la nation.

Ce problème de sens a des conséquences lourdes. C’est précisément la mauvaise compréhension du sens de l’engagement militaire qui alimente le fameux malaise des armées très présent dans les médias. Cela voudrait également dire que l’on trompe le citoyen sur le rôle des militaires, dont le rôle social existe à condition qu’il soit la conséquence secondaire de l’apprentissage par les jeunes Français (les conscrits quand il y en avait, aujourd’hui les engagés) du métier des armes. Il existe des dispositifs de réinsertion professionnelle qui sont encadrés par les militaires (le SMV en Métropole, le SMA en Outre-Mer). Ils fonctionnent bien mais ils sont marginaux en effectifs  et reposent sur le volontariat des jeunes Français qui s’y engagent. Les massifier transformerait ce service que rendent les armées à la société française en une mission prioritaire pour les militaires, ce qui n’aurait plus le sens.

Les politiques, de droite comme de gauche, n’ont pas toujours conscience de cette question du sens de l’engagement militaire. Parce que l’armée bénéficie d’une très bonne image, parce que la société se perçoit - à tort ou à raison - comme une société en crise, les armées apparaissent comme un îlot de stabilité, de certitudes, de conservation des valeurs… Mais les fameuses « valeurs militaires » n’ont du sens que parce qu’elles sont les garantes de l’efficacité au combat.

Beaucoup saluent le rôle de cohésion qu’avait le service militaire lui-même avant d’être supprimé… Est-ce ce qu’il faut, en effet, retenir de ce service ?

C’est un rôle qu’il a joué, indéniablement, mais que ne jouait plus, dans les années 1990, le service militaire devenu service national en 1971.

Lorsque le service militaire se formalise, fin XIXème et début XXème, le contexte est celui de la IIIème République et de la menace allemande. On estime que toutes les générations de garçons doivent être capables de porter les armes pour la nation en réponse à un ennemi qui se trouve à nos frontières.
Après la guerre d’Algérie, cette conscription se délite peu à peu, d’abord parce que qu’il y a le traumatisme de cette guerre et de la mort de 15.000 appelés et ensuite parce que le service militaire devient service national, que se multiplient les voies pour le faire mais aussi pour l’éviter. Le rôle des appelés perd de sa valeur et de son utilité.

Lorsque le service national est supprimé en 1997, il n’y a plus qu’un garçon sur deux qui fait réellement son service militaire. On note, en outre, des écarts sociaux extrêmement importants entre ceux qui l’effectuent et ceux qui l’évitent.

Et dans les diverses options aujourd’hui présentées, certaines vous semblent-elles pertinentes ?

On comprend que la problématique du brassage social préoccupe les politiques. Mais il me semble qu’un dispositif dont la seule finalité est le brassage social avec un objectif lointain qui est la cohésion sociale peinera à obtenir des résultats. S’il y a une finalité concrète qui est un service rendu, donc du temps donné au service d’une cause concrète, un dispositif ambitieux peut avoir du sens. Mais dans cet ordre d’idée, les militaires n’ont pas de raison d’y jouer un rôle conséquent. D’autre part le Service civique, par exemple, qui permet à des jeunes Français de s’engager au service d’associations ou au sein de services publics mériterait une attention toute particulière. 

Est-ce que certains intègrent aujourd’hui l’idée première du service militaire qui était d’apprendre aux jeunes gens à porter les armes pour leur pays ?

C’est une idée qui a été évoquée pendant la campagne présidentielle par Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, dans des modalités différentes. Les raisons qui ont guidé la professionnalisation des armées en 1997 ne sont pas profondément remises en cause aujourd’hui. Cependant, un débat sur une évolution du modèle d’armée est toujours possible, à condition de partir sur de bases claires : le rôle social des armées ne peut exister que dans le respect du sens premier de l’engagement militaire qui est la défense de la nation par les armes.

 

Propos de Bénédicte CHERON
recueillis par
Charlotte d'ORNELLAS
Valeurs actuelles


Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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